Pour le bien connaître lui-même et se rendre compte de son premier fonds d'idées il faut se représenter ce qu'étaient ces survivants du XVIIIe siècle, si purgés de toute croyance au principe d'autorité, soit en religion soit en politique. La plupart avaient traversé les années terribles en martyrs plutôt qu'en vainqueurs, sans prendre part aux excès, mais sans abdiquer, non plus, leur foi à la liberté et au progrès. Loin d'attribuer, comme on l'a fait depuis, les crimes de la Terreur à la philosophie, ils savaient que les passions, les intérêts et surtout les instincts les plus vils de la perversité humaine y avaient plus contribué que les idées.
Il est bien vrai qu'au sortir des atrocités de ce régime ils s'étaient remis à vivre avec délices. Afin de prendre leur revanche de la grossièreté récente par une sorte d'étourdissement et d'ivresse des sens, ils se plurent à jouir des plaisirs libres et faciles avec d'autant plus d'ardeur qu'ils en avaient longtemps été sevrés. Ce fut un petit carnaval après le carême des sans-culottes. Détente bien excusable au lendemain d'une crise! y eut-il excès d'orgie, trop de bacchanale? On l'a dit. Bonaparte, qui avait ses raisons pour cela, essaya de le faire croire. Non content d'écarter ces hommes du pouvoir, il les a calomniés, flétrissant leurs opinions du nom d'idéologie et leurs moeurs de celui de corruption, lui l'homme pieux et pur que chacun sait.
Leur seul tort fut de laisser cet officier de fortune leur prendre des mains la république et la direction des esprits. En vain protestèrent-ils contre son essai de restauration monarchique et religieuse, il fut le plus fort. La publication du Génie du Christianisme l'y aida puissamment. L'ambition d'un Corse et la rhétorique d'un Breton se réunirent pour restaurer un culte auquel, chose étrange, ils ne croyaient ni l'un ni l'autre.
Daunou se vengeait de sa défaite par des épigrammes, pauvre vengeance! Si quelqu'un vantait devant lui la grandeur de Napoléon, il ripostait sèchement: «C'était un homme qui ne savait ni le français ni l'italien.» Pendant tout l'Empire, insensible à la gloire du dehors et retiré au fond d'une bibliothèque, avec ses livres et ses manuscrits, il continue de cultiver la philosophie et les lettres. Le monde proprement dit, celui de l'élégance et des plaisirs, il l'ignore ou mieux il le dédaigne. Le seul tribut qu'il ait payé à la bagatelle fut tout intime, dérobé aux regards. Auprès de lui vivait une gouvernante encore jeune et assez accorte. En tisonnant le soir tous deux au coin du feu, ils finirent par se rapprocher et le vieil érudit s'échauffa, si bien qu'il en naquit un petit Daunou qui ne vécut pas.
Passé ce court moment d'oubli, l'étude régna seule à la maison. Pour simplifier les choses, le savant n'avait qu'un habit, et, quand il était usé, il en achetait un tout fait qui, tant bien que mal, lui allait toujours. Absolument tourné vers le passé, il fermait sa porte aux essais de l'esprit moderne et refusait d'en reconnaître l'originalité; ne jurant que par Boileau et par la Harpe.
Sainte-Beuve fort différent, sur ce point, de son vénérable compatriote, entendait bien goûter les anciens comme personne et rester fidèle à la tradition classique; mais il voulait aussi partager les nobles fièvres de son temps, rester ouvert et des plus sensibles aux merveilles qui pourraient éclore, à l'école de l'étude mêler agréablement celle de la vie, observer la société dans l'infinie variété de ses conditions et de ses caprices, vivre de plain-pied avec ses contemporains et les suivre dans toutes les directions; bref, ne pas se confiner dans les livres, mais concilier la tradition avec la nouveauté.
Un point sur lequel ils s'entendirent sans peine, ce fut la philosophie. Après quelques mois de relations, les croyances et la piété du jeune homme avaient disparu. L'esprit scientifique s'empara de lui comme la lumière qui se lève à l'horizon et remplit bientôt tout l'espace. On ne vit jamais d'émancipation plus complète. Sans s'arrêter au déisme plus ou moins flottant de Voltaire et de Jean-Jacques, il adopta résolument le naturalisme de d'Holbach, de Diderot, de Lamark, quitte à y introduire un peu de chaleur et à en dissimuler l'aridité sous un souffle poétique à la Lucrèce.
On sait que cette doctrine, répudiant la foi qui ordonne de fermer les yeux pour obéir à la raison qui conseille de les ouvrir, réduit l'homme au souci de son espèce et n'admet que l'expérience pour établir la vérité. Au lieu d'imaginer une seconde existence pour compléter celle-ci, elle enseigne que notre vie a en elle-même son sens et son but, et que l'on doit en envisager le terme sinon sans regret du moins sans frayeur.
Étudions-la donc pour en tirer un art de vivre qui soit la vraie morale. Maîtres de notre petit monde, sachons nous en contenter et y passer des jours sans trouble, soustraits le plus possible à la merci de la fatalité et du hasard. Pour cela, que faut-il? Deux choses: s'affranchir des terreurs de l'ignorance et briser l'obstacle qu'opposent à notre bien-être les forces de la nature. Le jour où, grâce à la science et à l'industrie, la terre sera devenue commode et riante au point de ne plus nous laisser le désir d'une autre patrie, ni le besoin de chercher, avec ou sans télescope, par-delà le monde visible un introuvable paradis; le jour où l'on se contentera d'un horizon sagement limité, sans perspective décevante; le jour surtout où l'activité des passions et leur satisfaction dans les bornes prescrites paraîtront légitimes, le but sera définitivement atteint.
Et quand même on n'y parviendrait jamais, l'effort serait encore honorable. La recherche éternelle de la vérité ne vaut-elle pas mieux que la vérité elle-même possédée et dès lors étroite? Ces principes ont cela de bon qu'ils débarrassent l'esprit des effrois de l'enfance et empêchent l'homme de vieillir enchaîné dans les langes de son berceau. Quand ils se sont une fois logés dans un cerveau, il est rare que ce ne soit pas pour toujours.