«J'ai aussi écrit deux fois à Milord duc de Newcastle, mais n'ai la satisfaction de recevoir un mot de réponse; faites-m'en savoir la raison sans déguisement.
«Vous aurez su que dans ces dix-huit mois j'ai été emprisonné trois fois et quatre mois passés, j'ai essuyé le cartel de quatre infâmes qui étaient envoyés pour m'assassiner dans ma maison. Je les désarmai et, par la fenêtre, ils se sauvèrent. D'où depuis, il me reste un tremblement dans la main qu'à peine puis-je écrire[ [756].»
On ne trouve trace nulle part, ni de ce triple emprisonnement, ni de cet attentat. Théodore voulait sans doute attendrir ses correspondants. Je ne sais non plus ce qu'étaient ces Messieurs Salwey, qui avaient accès auprès de lord Carteret. Si les hommes politiques anglais rejetaient maintenant l'aventurier comme un individu dont on ne peut rien attendre et lui faisaient faire quelques aumônes pour qu'il restât tranquille, il n'en est pas moins vrai qu'ils avaient écouté ses propositions et avaient favorisé ses desseins. Le silence obstiné qu'ils gardaient, même vis-à-vis de Mann, prouverait leur complicité dans les combinaisons du baron, si cette preuve avait besoin d'être faite. Quand on n'a rien à se reprocher, on peut toujours se débarrasser d'un agent taré. Il valait mieux pour la dignité des nobles lords que Neuhoff ne parlât pas; c'est pour cela qu'ils ne pouvaient pas rompre bruyamment avec lui.
III
Au milieu de septembre, Lorenzi mandait que Théodore était sur le point de quitter sa retraite; on disait qu'il allait s'embarquer pour la Corse. Il avait avec lui un lorrain, inspecteur de la douane de Sienne. Le baron et son compagnon devaient voyager la nuit et on croyait que le retard apporté dans ce départ ne venait «que de la peur qu'il (Théodore) a à recommencer sa scène»[ [757]. Assurément, il n'était pas brave. Il n'avait aucune vocation pour donner ou recevoir des coups. Néanmoins, on pouvait encore le faire marcher pour un peu d'argent. Sa royauté retombait parfois lourdement sur ses épaules. Pour avoir le pain quotidien, il lui fallait jouer le rôle de roi, c'est-à-dire accomplir un semblant d'action. Et s'il songeait encore en 1745 à partir pour la Corse, c'est qu'il était poussé par quelqu'un; je veux dire payé. Les alliés anglo-sardes n'avaient pas tout à fait tort de se méfier du grand-duc François. Ce prince était bien capable de ressusciter une nouvelle fois Théodore pour le faire servir à son ambition. L'aventurier jouissait en Toscane de la protection évidente des autorités—on l'a vu. Son compagnon de route était lorrain—un fonctionnaire. Tout cela permet de supposer que si le pantin se remuait encore, c'est que François en tenait les fils.
Théodore quitta Sienne le 23 avec quatre chaises. Il s'arrêta à Florence pour conférer avec Mann[ [758], puis il arriva à Livourne, où il commença par se cacher. Le 6 octobre, il alla demeurer dans une maison de campagne appartenant à un négociant anglais, agent de la flotte. Il devait s'embarquer sur un vaisseau de guerre, dont le départ pour la Corse aurait lieu au premier bon vent. Des officiers de la marine britannique étaient allés trouver Mann à Florence pour lui demander s'il avait des instructions relativement à Théodore, car celui-ci affirmait que tout était arrangé entre lui et le résident. Ce dernier répondit qu'il ne savait rien[ [759]. Néanmoins, on persistait à croire que Neuhoff se rendait en Corse avec Rivarola et les autres chefs de l'expédition et on disait que le départ avait eu lieu[ [760]. Cette nouvelle faisait dire à d'Argenson que «le passage du baron de Neuhoff en Corse, s'il a réellement lieu, sera une pauvre ressource pour le roi de Sardaigne»[ [761].
Rivarola et ses compagnons—ses complices pourrait-on dire—étaient effectivement partis sur un bâtiment anglais pour aller conquérir la Corse au profit de Charles-Emmanuel, mais Théodore ne se trouvait pas parmi les conquérants. Mann s'était arrangé de façon à ce qu'il demeurât à terre. Il ne dit pas malheureusement les moyens qu'il avait employés pour cela. «Je suis charmé, écrivait-il au marquis de Gorzegno, d'avoir prévenu l'inconvénient si Théodore se fût embarqué, dont j'ai prié M. Villettes de vous rendre compte[ [762].» Les arguments que Mann fit valoir furent sans doute irréfutables—comme, par exemple, un versement—car le baron ne fit plus mine d'aller revoir ses sujets. Il revint vivre dans la retraite en Toscane, chez le curé de campagne qui l'avait déjà hébergé[ [763].
Le gouvernement sarde avait publié des lettres patentes par lesquelles Charles-Emmanuel accordait sa protection aux Corses, de concert avec l'Autriche et l'Angleterre ses alliés. Cette proclamation promettait aux insulaires de les aider dans la guerre qu'ils soutenaient contre les Génois. Le roi de Sardaigne avait uniquement pour but de soustraire des peuples malheureux à un joug odieux et il avait pleine confiance dans la sagesse des Corses qui l'aideraient de tout leur pouvoir dans l'œuvre entreprise[ [764].
L'escadre anglaise, après un court séjour en Sardaigne, arriva le 2 novembre sur les côtes de la Balagne, où Rivarola prit terre pour préparer le siège de Bastia[ [765]. A l'Île Rousse, une centaine d'insulaires et quelques Génois mécontents allèrent à bord des bâtiments pour s'enrôler[ [766]. Cette escadre composée de huit bâtiments de guerre, de quatre palandres et de quatre transports, commandée par M. Cooper, parut devant Bastia, le 17 novembre, et jeta l'ancre vis-à-vis du château. Le commandant fit une proclamation pour inviter les Corses à secouer la domination génoise. Il leur déclara que le roi d'Angleterre, son maître, lui avait ordonné de se présenter en force à eux pour les aider à reconquérir leur liberté! Il envoya aussitôt une chaloupe avec le pavillon blanc au commissaire génois Mari, pour le sommer de se rendre, sinon la ville serait détruite. Mari répondit ce qu'on répond généralement en pareille circonstance: son devoir l'obligeait à refuser énergiquement de semblables propositions. Il se défendrait.