En 1754, il tenta une démarche auprès du comte Bentinck, le diplomate hollandais, qui, jadis, l'avait protégé. Le 12 mai, il lui écrivit. Son dénuement était complet, son crédit épuisé; alité et malade, il avait dû vendre tout ce qui lui restait. Il suppliait Bentinck de lui faciliter l'emprunt de mille livres sterling, afin qu'il pût se libérer. Et en terminant, il faisait un suprême appel à la pitié de son ex-protecteur et des amis de celui-ci[ [850].

Lorsque Théodore se remuait dans le monde, entassant rêves sur chimères, parlant de ses droits avec cette assurance qui en imposait parfois, des gens haut placés avaient prêté la main à ses intrigues. On espérait se servir de lui, pour réaliser dans l'ombre des projets, qui ne pouvaient pas s'étaler au grand jour. Mais, maintenant son rôle était fini, bien fini. Quel intérêt Bentinck aurait-il eu à secourir un homme accablé de misère, réduit à l'impuissance? Une loque désormais inutile! Le comte ne répondit pas.

Quelque temps après, le 8 juillet, Théodore écrivit à un de ses cousins; le nom de celui-ci est resté inconnu, un parent de Westphalie sans doute. C'est encore le cri d'angoisse d'un homme qui se sent abandonné, qui se voit condamné à mourir misérablement. C'est le dernier geste du naufragé qui se cramponne à l'unique planche de salut. Sa vanité s'est effondrée; il ne parle plus de la grandeur de son rôle: il étale sa misère. Il implore du pain et de l'air. Il s'est hasardé à écrire au duc de Portland pour lui demander de le secourir. Le duc lui a fait répondre qu'il ne le connaissait pas. Quelle humiliation! Il manque de tout. Va-t-il mourir faute d'un peu de pitié[ [851]?

Le cousin fit ce que l'on fait généralement aux demandes des parents pauvres: il ne répondit pas.

Pendant un an, le silence se fit autour du roi captif. Plus une visite, plus une aumône; rien! Seul à seul avec ses pensées, que de choses ne dut-il pas remuer dans ces longs jours et dans ces nuits sans fin! Il était à bout de forces. Au cours de sa vie, transporté par ses folles ambitions, il avait goûté l'ivresse des régions élevées, au-dessus du terre à terre où se meut le vulgaire. Souvent, la réalité l'avait abattu, mais jamais il ne s'était laissé terrasser complètement. Son imagination en délire l'avait toujours soutenu, en l'entourant de visions et de songes, en mettant dans son âme des espérances tenaces et insensées. Il avait éprouvé tout ce qu'un homme peut ressentir en passant des grandeurs à la misère. Mais le pauvre roi sentait bien que tout était fini maintenant. Ah! si seulement il avait pu aller mourir dans le coin de terre du pays natal!

Il existait alors une coutume. Parfois, par un acte du Parlement, une fournée de débiteurs insolvables était relâchée. Trois publications légales avaient lieu dans un journal; puis, les prisonniers signaient leur cédule, c'est-à-dire une promesse de payer ou un abandon de leurs biens en faveur de leurs créanciers. Cette formalité constituait pour ceux-ci une garantie bien précaire; mais les apparences étaient sauvegardées. En 1755, Théodore fut admis dans la série des débiteurs bénéficiant de l'amnistie du Parlement. Les trois publications pour «Théodore-Étienne, baron de Neuhoff, allemand de Westphalie», furent faites dans The World les 3, 10 et 20 mai[ [852]. Il n'était plus question de Majesté!

Il fut amené devant les magistrats. Selon la loi, on lui demanda ce qu'il possédait. La réponse qu'il fit résumait toute sa vie, toutes ses ambitions. Ce fut un dernier cri d'orgueil empreint, dans les circonstances, d'une grandeur tragique.—«Je n'ai rien, dit-il, que mon royaume de Corse!»—Le 24 juin 1755, dans la vingt-huitième année de George II, il signa la cédule par laquelle il abandonnait ses États[ [853]! Et le royaume de Corse fut légalement et officiellement enregistré pour la garantie des créanciers du baron de Neuhoff. Les Anglais étaient donc arrivés à leurs fins: ils avaient l'île, objet de leurs convoitises. Seulement cette cession n'existait que sur un papier sans valeur.

Cette fois, c'était bien la déchéance irrémédiable. Pour obtenir une liberté qu'on ne lui donna même pas, il avait déposé cette couronne que, dans son ambition têtue, il considérait comme un droit imprescriptible. Poussant le sacrifice jusqu'au bout, il remit à Walpole sa dernière relique, le grand sceau du royaume de Corse[ [854]. Le calvaire était gravi. Bafoué dans sa dignité royale, Théodore se vengeait en roi.

Walpole accepta le cadeau. Peut-être donna-t-il au malheureux détrôné une aumône, en échange. Le noble lord eut-il des remords pour ses lâches sarcasmes envers un prisonnier? On cite de lui un appel à la noblesse et à la haute société de Londres en faveur de Neuhoff. Cet appel fut publié dans le Public advertiser. Walpole ne traite plus ironiquement Théodore de Majesté. Les termes de cette adresse sont simples. Il demande la charité pour permettre au baron de retourner dans son pays. Cet infortuné se trouve dans la plus complète misère. Lors de la dernière guerre en Italie, il a donné des preuves de son dévouement à l'Angleterre. Walpole espère que tous les vrais amis de la liberté tiendront à secourir un brave homme malheureux, qui ne désire qu'une seule chose: pouvoir prouver sa reconnaissance à la nation anglaise. Deux maisons de banque étaient chargées de recueillir les souscriptions[ [855].

Décidément, Théodore n'était plus à la mode. La souscription avorta, car l'ex-roi ne retourna pas dans son pays. Pendant quelque temps, il mena l'existence la plus misérable, celle d'un mendiant loqueteux. Puis, on le remit en prison[ [856]. Pour quelle cause fut-il incarcéré de nouveau? Quel créancier hargneux l'avait-il encore poursuivi? Ceux à qui il devait n'étaient-ils pas satisfaits d'avoir en garantie le royaume de Corse? Le pauvre Théodore ne pouvait pourtant rien donner de plus. Mais le «Banc du Roi» valait mieux que la rue. Là, au moins il pouvait manger.