Walpole avait eu un geste généreux pour Neuhoff. Il tint à se faire pardonner ce mouvement, dont sa réputation d'homme d'esprit aurait pu souffrir. Il écrivit à son ami Mann, le ministre anglais à Florence: «Votre vieil hôte royal, le roi Théodore, s'en est allé dans l'endroit où, dit-on, les rois et les mendiants sont égaux. Il n'avait pas besoin de faire ce voyage, car de roi il était devenu mendiant[ [862].» Et pour perpétuer le souvenir des sarcasmes dont il avait abreuvé le roi de Corse, il fit graver sur la pierre le témoignage de compassion railleuse qu'il jeta à sa mémoire.
Cette pierre existe encore. Elle est scellée sur le mur extérieur de la petite église de Sainte-Anne, près de Soho Square. Sous une couronne ironique, reproduite d'après une des pièces de monnaie de Théodore[ [863], Walpole fit inscrire cette épitaphe:
- PRÈS D'ICI EST ENTERRÉ
- THÉODORE, ROI DE CORSE,
- QUI MOURUT DANS CETTE PAROISSE LE 11 DÉCEMBRE 1756,
- IMMÉDIATEMENT APRÈS AVOIR QUITTÉ LA PRISON DU BANC DU ROI
- PAR LE BÉNÉFICE DU FAIT D'INSOLVABILITÉ;
- EN CONSÉQUENCE DE QUOI IL ENREGISTRA
- SON ROYAUME DE CORSE
- POUR L'USAGE DE SES CRÉANCIERS
- Le tombeau, ce grand maître, met au même niveau
- Héros et mendiants, galériens et rois,
- Mais Théodore apprit sa moralité avant que d'être mort;
- Le destin répandit ses leçons sur sa tête vivante,
- Il lui accorda un royaume et lui refusa du pain.
C'est tout ce qui reste de l'homme qui disputa à Gênes la souveraineté de la Corse!
Ce fut le sort de Théodore d'être bafoué pendant sa vie par l'ironie des hommes et des événements. Après sa mort, sa mémoire fut ridiculisée. L'épitaphe composée par Walpole ne fut pas le seul témoignage de dérision posthume à son égard. On connaît les sarcasmes de Voltaire. Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello, composa, en 1784, un opéra héroïco-comique: Il Re Teodoro. Cette bouffonnerie, quoiqu'elle manquât d'esprit, eut du succès. Elle fut écrite sur la demande de l'empereur Joseph II, le fils de François qui avait essayé tour à tour de se servir de Neuhoff et de le supplanter[ [864]! Et suprême ironie! Chez le Corse, couronné empereur et roi, dans son palais des Tuileries, on exécutait dans les concerts de la cour le final d'Il Re Teodoro[ [865]. Napoléon écoutait cela, lui qui aurait pu naître sujet du baron de Neuhoff, si celui-ci avait réussi et fondé une dynastie!
APPENDICES.
I
NOTE SUR LE COLONEL FRÉDÉRIC,
QUI PRÉTENDAIT ÊTRE LE FILS DE THÉODORE DE NEUHOFF.