Le baron Théodore est parti de cette ville depuis le 18 pour Pise et comptait, après s'y être arrêté quelques jours, de se rendre à Livourne pour s'embarquer sur le même vaisseau de guerre anglais de quarante pièces de canon, qui l'y avait conduit nommé Folkestone, et commandé par le capitaine Balchen; mais j'ai appris qu'il n'y est pas encore allé et qu'il est encore en quelque endroit qui n'est pas éloigné de Florence et que je n'ai pu encore découvrir. Plusieurs Corses qui s'étaient rassemblés à Livourne de différents endroits se sont embarqués sur le même vaisseau. M. Matthews dit n'avoir consenti que Théodore y retournât parce qu'il était venu dans la Méditerranée sur un vaisseau de guerre de sa nation, et qu'au reste les lettres de sa cour ne lui en avaient jamais parlé, mais qu'il y avait dépêché un courrier avec une lettre qu'il avait reçue de Théodore pour avoir des instructions là-dessus. Le ministre d'Angleterre à Turin assure aussi que sa cour ne lui a jamais rien mandé à ce sujet, et elle a gardé le même silence envers M. Mann, ce qui est assez surprenant, car s'il est vrai que le roi d'Angleterre n'a jamais eu la moindre part aux affaires de Théodore, et qu'il aurait fait examiner la conduite des capitaines dont la même république se plaignait, comme le ministre de M. le grand-duc à Londres mande à ce gouvernement avoir cette cour-là répondu au mémoire présenté par le ministre de Gênes à S. M. Brittanique, il était naturel que ce prince eût donné des ordres au susdit vice-amiral et eût mandé quelque chose en conséquence à ses ministres à Florence et à Turin, d'autant plus que M. le marquis d'Ormea a plusieurs fois questionné ce dernier sur l'intérêt que paraissait prendre l'Angleterre à l'entreprise de Théodore. D'ailleurs, puisque la cour de Londres sait l'opinion que le public a eu lieu de former qu'elle s'intéresse à cette entreprise, et le tort que cette opinion peut lui faire, il paraissait qu'elle devait donner une déclaration authentique du contraire, si elle n'y prenait pas effectivement intérêt. L'on peut à peu près remarquer la même conduite de la cour de Londres dans celle de Vienne, car MM. de Breitwitz et de Richecourt assurent, et à l'égard du premier, j'ai lieu de le croire très certainement, que S. A. R. leur a demandé uniquement de l'informer de ce qui se passerait à ce sujet. Il était cependant naturel que si ce prince ne prenait aucune part à cette entreprise, il eût à la désavouer, au moins à sesdits ministres, surtout après la conférence que M. de Breitwitz a eue avec Théodore et l'édit que celui-ci a publié. Cette conduite de ces deux cours peut faire soupçonner qu'elles attendent quelque événement pour se déclarer, d'autant plus que le même aventurier assure toujours que son entreprise a été concertée avec elles et qu'elles sont convenues de le soutenir. MM. de Richecourt et de Breitwitz ont assuré à une personne de leur confiance qu'ils ne l'ont point vu pendant tout le séjour qu'il a fait en cette ville. Il a dit qu'il y est venu principalement pour pouvoir écrire plus librement; en effet, il a reçu et écrit pendant son séjour ici une prodigieuse quantité de lettres.
Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Florence, vol. 97.
XX.
LETTRE DU BARON DE NEUHOFF.
Le 11 mai 1744.
J'ai reçu mercredi passé sous votre couvert la lettre du baron de Salis en date du 22 passé, à laquelle je vous remets, à cachet volant, la réponse, vous priant, mon très cher Monsieur, de vouloir la lui inclure dans votre paquet après l'avoir lue. Cette tardance de lettres de Turin, jointe aux manquances que l'on me fait dans ces conjonctures, me lève tout repos, d'autant plus que je me trouve contre le mur et miné par ces perfides émissaires, lesquels me détournent et me refroidissent un chacun pour le surplus, par ici, et ayant déjà gagné en Allemagne tous mes amis et correspondants à me retenir même ce qui est à moi, afin de m'ôter les moyens à me pouvoir mouvoir; enfin j'abrège.
Si par ce courrier j'ai la satisfaction de recevoir de vos chères nouvelles, jeudi j'aurai celle de vous faire réponse et suis sans réserve tout à vous.
Ma dernière est du 6 avec la lettre d'Olmeta touchant le prince Rakoczy, lequel à ce que j'ai appris hier d'un Corse venu de Rome, a, depuis deux années, la promesse de France et d'Espagne d'avoir en Corse son refuge avec le caractère de général, et que ceci est notoire à tous les partisans d'Espagne en Corse. A moments, j'attends des nouvelles de là; mais tous mes frais et soins seront tous inutiles, si l'on ne m'assiste sans perte de temps, car, pour être sûr, ils veulent proclamer Don Philippe, si je tarde à marcher; ils sont soutenus en cela à Gênes même. Si cette affaire se fait et qu'ils y débarquent quelque monde, comme ils le font assurer dans le pays, qui les en chassera? Aucune puissance est en état de le faire, les peuples étant variés, ce qu'ils seront certainement si l'on ne me met en état d'y pouvoir aller pour anéantir ces vues-là.
Je ne comprends plus ce silence de vos seigneurs de Londres, desquels je ne vois aucune réponse; d'autres amis d'Hanovre et de La Haye m'assurent de l'appui promis; entre temps, par ici, l'on fait le sourd et l'on m'abandonne; enfin l'on ne fait aucun cas de moi par reconnaissance de mes sincères sentiments d'honneur ou opérations réelles de fidélité et d'un attachement parfait, ce qui m'est bien sensible et m'en ronge l'âme. J'espère que vous aurez eu la bonté de parler à M. le général baron de Breitwitz touchant ce peu de Corses, qui sont dans ces deux compagnies corses suivant le contenu de ma dernière. S'il y a de la résolution, il y a moyen encore d'anéantir les vues des ennemis en faisant un débarquement de sept à huit mille hommes de mes gens, pour faire une diversion, en laissant ces Anglais dans les ports de Corse et même dans le golfe de la Spezzia, et employer mes gens contre l'ennemi même; mais il me faut trois vaisseaux, avec ordre précis de m'obéir. Si puis, l'on continue en Italie être sourd, je dois m'efforcer à faire pour l'avenir le muet, et me retirer du tout, laissant le champ libre à tous mes ennemis. Ci-jointe une liste des Corses dispersés en Italie[ [876], dont j'ai eu tous les soins, et puis avancer, selon la promesse des officiers, qui les commandent, de me les voir joindre au premier ordre que j'enverrai signé de ma main, et suis très assuré qu'aucun ne restera en arrière quand il s'agira d'être à mes ordres et moi à leur tête.
Archives d'État de Turin: Materie militari. Levata truppe straniere, mazzo 2.