(La Haye, 1738.)
CHAPITRE II
Débarquement du baron de Neuhoff à Aléria.—Il est proclamé roi de Corse.—Son couronnement.—Théodore Ier notifie son élévation à sa famille.—Opinions et inquiétudes des diplomates.—Le roi nomme les grands dignitaires de la Cour.—Jalousies et querelles des chefs corses.—Premières opérations contre les Génois.—Trahison de Luccioni.—Sa condamnation et son exécution.
I
Si certaines parties de la vie de Théodore sont restées dans une obscurité d'où il est bien difficile, pour un historien scrupuleux, de les faire sortir, par contre, je n'ose dire par compensation, les détails abondent sur son arrivée en Corse.
A la nouvelle du débarquement d'un étranger à Aléria, la république de Gênes, très alarmée, mit en mouvement tout son personnel diplomatique et administratif pour avoir des renseignements sur cet inconnu et sur sa famille. On peut facilement se rendre compte des craintes qui s'emparèrent du gouvernement génois en compulsant les volumineux dossiers concernant Théodore dans les archives d'État à Gênes. Les inquisiteurs, le grand et le petit Conseil, la junte de Corse, toutes ces différentes branches du gouvernement s'occupèrent de lui. Sorba, ministre de Gênes à Paris, eut, au sujet du baron, des conférences avec le cardinal Fleury, Chauvelin et Maurepas.
L'opinion publique s'intéressa à l'aventure. Les gazettes publièrent des articles sur cet événement à sensation. Un livre anonyme[ [99], imprimé à La Haye, en 1738, chez Pierre Paupie[ [100], publia une Relation de la descente d'un étranger en l'île de Corse. Cette relation donna des détails qui furent d'accord avec les rapports des agents génois.
On commença par se demander quel était le personnage qui se trouvait à bord du bâtiment anglais[ [101]. Les gazettes mirent plusieurs noms en avant: le fils aîné du chevalier de Saint-Georges, le prince Rakoczy, le duc de Ripperda[ [102], le comte de Bonneval[ [103]. On finit par savoir que l'inconnu s'appelait Théodore, baron de Neuhoff, gentilhomme westphalien; mais comme ce nom, par lui-même, n'évoquait pas l'idée d'une force suffisante pour accomplir les grandes choses dont ce débarquement devait être le prélude, on chercha à savoir quelles combinaisons il pouvait bien y avoir derrière tout cela. Le chemin était ouvert aux suppositions. On entrevoyait que de graves desseins allaient bientôt être mis à exécution sous le couvert de cet agent.
Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, «la Corse était à peu près aussi inconnue que la Californie et le Japon»[ [104]. L'Europe cependant commençait à tourner les yeux du côté de cette île, non qu'elle s'intéressât beaucoup aux démêlés de la république de Gênes avec ses sujets, mais la Corse, par sa position, formant pour ainsi dire l'avant-poste de l'Italie, pouvait faire naître les convoitises les plus explicables, comme les craintes les mieux justifiées, surtout au milieu de cette paix mal définie qui suivit la guerre de la succession d'Espagne.