Cette lettre était adressée à Giafferi, un des principaux agents de la révolte. Celui-ci convoqua immédiatement ses amis en assemblée secrète à Matra, près d'Aléria, dans la maison d'un patriote, Xavier dit de Matra. Cette réunion se composait, en outre de Sébastien Costa, avocat, d'Hyacinthe Paoli, et de Giappiconi.

Les Corses étaient très las; la révolte commençait à s'user. Mais l'arrivée du navire à Aléria rendit courage aux chefs. Les indifférents comme Xavier Matra, ou bien ceux qui jusqu'alors avaient favorisé les Génois, tels les Panzani, accueillirent avec enthousiasme le personnage qui leur venait de Tunis[ [111].

Quand le conseil fut au complet et les portes soigneusement closes, Giafferi donna lecture de la lettre de Théodore. Elle était ainsi conçue:

«Très illustre seigneur Giafferi,

«Je viens d'atteindre enfin les rivages de la Corse, appelé par vos prières et vos lettres répétées. Le constant amour ainsi que la fidélité que vous et les Corses m'avez témoignés pendant plus de deux ans m'ont poussé à surmonter mon aversion pour la mer et ma crainte du mauvais temps qui règne d'habitude pendant cette saison de l'année. Le ciel, qui jusqu'ici m'a favorisé, a rendu mes voyages prospères. Je suis ici pour porter tout le secours qui est en mon pouvoir à votre royaume opprimé et pour le délivrer, avec la volonté de Dieu, du joug de Gênes. Ne craignez pas que je puisse jamais négliger en aucune façon mon devoir envers vous, si vous m'êtes fidèles. Si vous me choisissez comme votre roi, je demande seulement le droit de modifier une loi parmi vous, c'est-à-dire d'accorder la liberté de conscience aux hommes des autres nationalités et des autres croyances qui pourraient venir ici pour nous assister dans nos entreprises. Venez tous tant que vous êtes, à Aléria, sans délai, Costa, Paoli et les autres, afin que nous puissions nous concerter et établir notre base d'action.

«Votre dévoué,
«Théodore»[ [112].

Cette lecture provoqua dans l'assemblée un vif enthousiasme. Les patriotes s'écrièrent: «Vive Théodore notre Roi!»

«On commençait à appeler le baron allemand Théodore, parce que la lettre était signée de ce nom», dit naïvement Rostini dans ses Mémoires. Des présents destinés à Mme Matra, accompagnaient le message: «des dattes, des boutargues et des langues»[ [113].

Il y avait aussi pour les patriotes «des bouteilles de véritable vin du Rhin»[ [114].

Ce vin, chose inconnue alors en Corse, réjouit les chefs et particulièrement le bon Costa, qui s'attendrira toujours devant des mets succulents ou de fines boissons.