Au mois d'août 1736, on se passait de main en main, à Gênes, un manifeste de Théodore en réponse à l'édit lancé contre lui[ [295]. Cet écrit, que plusieurs auteurs ont cité[ [296], n'émane pas du baron[ [297].
C'est une satire fine et spirituelle qui ne ressemble pas, dans la forme, aux écrits de Neuhoff que nous connaissons. Il n'avait pas ce ton dégagé ni cette ironie. Son style était pompeux, emphatique parfois, mais toujours pesant, encombré par les lieux communs, obstrué de rÉdites. Les Corses, non plus, ne mettaient pas cette verve dans les proclamations qu'ils lançaient à tous moments contre leur ennemi séculaire. Violents dans leur style comme dans leurs mœurs, ils se laissaient aller à écrire de grandes phrases, mais jamais il ne leur arrivait de faire des mots.
Le manifeste débute sur un ton de persiflage. Le baron dit que, las de voyager et d'errer, il a «résolu de se choisir une petite habitation dans l'île de Corse». En bon voisin, il fait part aux Génois de cette résolution, s'ils ne l'ont déjà apprise par la renommée ou par les «relations ampoulées» de leurs gouverneurs qui, du reste, passent leur temps à les tromper. Perturbateur du repos public, lui qui a trouvé à son arrivée un pays si profondément troublé! Coupable de haute trahison? On ne trahit généralement que ses amis. Il n'y a rien de commun entre les Génois et lui. «Dieu me préserve d'aimer jamais une nation qui a si peu d'amis!» Crime de lèze-majesté? Il faudrait d'abord qu'il y eût une majesté. Et celle de Gênes on peut la chercher partout, on ne la trouvera pas. «Peut-être avez-vous rapporté d'Espagne cette majesté sur vos épaules? Peut-être a-t-elle été transportée d'Angleterre sur vos terres, par certain vaisseau anglais à un de vos bourgeois élu Doge auquel il était ainsi adressé: A Monsieur N. N..., Doge de Gênes et marchand en diverses sortes de marchandises!» Quant aux dettes que le baron a laissées en différents endroits, elles seront payées, et largement payées, avec les biens confisqués à ses ennemis. Il termine en demandant à la république la grâce de se mesurer avec ses troupes. On ne voit jamais de soldats génois quand il faut se battre.
Un second libelle circula à Gênes[ [298]. C'était encore l'œuvre de Génois lancés dans l'opposition[ [299]. Il était intitulé: Harangue de Théodore Ier, roi de Corse, faite à la Diète de convocation à Balagne. Cet écrit, fort long, rééditait les mêmes plaisanteries, décochait les mêmes traits moqueurs contre le gouvernement. Le tout était relevé de citations historiques très exactes, qui dénotaient chez son auteur une certaine érudition.
Si à Gênes des gens s'amusaient, les Génois enfermés dans Bastia ne riaient pas. Ils étaient en proie à une peur continuelle. Le gouverneur réclamait des secours à grands cris; mais la république n'avait pas de troupes. Quand il fallut envoyer des renforts dans l'île, elle avait dû dégarnir ses garnisons de la Rivière du Ponent. Pour remplacer ces soldats, elle avait engagé des paysans auxquels elle était obligée de promettre par écrit qu'ils n'iraient pas en Corse[ [300], si intense était la frayeur que les insulaires inspiraient. Les vivres également manquaient à Bastia, tandis que dans certaines parties de l'île, les Corses faisaient tranquillement la moisson et regorgeaient de denrées.
L'avantage semblait donc devoir être pour les mécontents, et il eût suffi d'une action énergique pour culbuter les troupes génoises et chasser le gouverneur avec toute l'administration de la Sérénissime République. Malheureusement, les jalousies et les querelles paralysaient les efforts. Les Corses n'avaient plus confiance en celui à qui il s'étaient donnés.
Des historiens ont donné comme cause de cette désaffection un fait scandaleux qui se serait passé au cours d'une tournée de Sa Majesté dans les montagnes.
Une jeune paysanne, fraîche et piquante comme un fruit sauvage, s'était trouvée sur le passage du roi. Celui-ci la remarqua et jugea qu'elle serait digne de distraire le monarque le plus blasé. Il le lui dit sans détour. La jeune fille fut, comme toute femme, sensible à cet hommage rendu à sa beauté: sa vanité fut flattée, et elle aurait succombé si son frère n'était survenu au moment opportun pour sauver l'honneur de la famille. Ce frère, l'un des gardes du corps du roi, fit grand tapage, menaçant de tuer le roi et sa sœur. Les Corses n'ont jamais plaisanté sur ces choses. Cela se passait avant le dîner. Neuhoff s'était mis à table avec ses généraux, croyant l'incident clos et se promettant bien d'éloigner, à la première occasion, ce frère gênant. Pendant le repas on vint lui dire que le paysan était en train d'administrer une correction à sa sœur. Furieux, Théodore se leva, fit empoigner son garde et le fit amener devant lui. Comme s'il parlait à un égal, le soldat traita le roi avec la dernière insolence. Sa Majesté ordonna qu'on pendît le coupable à la fenêtre. Il y eut un moment de stupeur. Personne ne se leva pour exécuter l'ordre. Frémissant d'indignation, Neuhoff s'avança pour faire justice lui-même. L'homme était robuste; il saisit une chaise, la balança sur la tête couronnée, prêt à lui en asséner un coup à fendre le crâne. Les généraux se précipitèrent. Les camarades du soldat étaient accourus. Ce furent des cris, des vociférations. La mêlée devint générale. Le roi au milieu de ses sujets parait aux coups. «La Majesté du trône fut profanée». Théodore put enfin se sauver par la fenêtre. Il alla se réfugie dans une maison voisine, où il resta sous la garde de quelques dévoués serviteurs jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé. Ses généraux lui conseillèrent de mettre désormais un frein à ses passions, ou du moins de ne pas choisir ses maîtresses parmi les jeunes filles du pays. «Il profita du conseil et se borna à une française qui l'avait suivi en Corse»[ [301].
L'historien, qui rapporte ces détails, ajoute avec ingénuité: «Ce qui venait de lui arriver le convainquit du refroidissement de la nation»[ [302].
Cet incident passionnel est-il exact? Costa n'en parle pas. Les autres chroniques et correspondances de l'époque sont muettes également à ce sujet. Quoi qu'il en soit, le détachement des Corses avait une autre cause. Les secours promis n'arrivaient pas et il n'avait plus d'argent[ [303]. Chaque jour l'étoile du roi pâlissait davantage, le scintillement disparaissait pour laisser place à la lueur indécise et tremblante d'un flambeau près de s'éteindre et qui déjà n'éclaire plus.