Le roi, grand-maître de l'Ordre, devait présider en personne à l'installation des chevaliers. Ceux-ci jureraient fidélité et obéissance à Sa Majesté; ce serment ne les engageait pas seulement leur vie durant; il s'étendait à leurs descendants. Les dignitaires étaient déclarés nobles de première classe. Le rang de chevalier conférait la qualité d'Illustrissime, et le grade de commandeur celle d'Excellence. Les chevaliers étaient exemptés de tous impôts ordinaires et extraordinaires. Le roi déclarait leur demeure inviolable. Aucun tribunal ne pouvait «les molester» pour quelque cause que ce fût, civile ou criminelle, sauf pour le crime de lèze-majesté. Les dignitaires avaient leur entrée à la cour jusque dans l'antichambre du roi. Les capitaines des galères et des vaisseaux de guerre royaux, les commandants des forts et places de la garnison ne pouvaient être choisis que parmi les chevaliers. Afin de maintenir l'éclat et l'honneur de l'Ordre, les dignitaires tombés dans l'indigence seraient secourus et fournis d'habits décents. D'ailleurs, pour entrer dans l'Ordre, il fallait avoir des moyens d'existence et justifier qu'on descendait de parents honnêtes. Ceux qui exerçaient un métier quelconque, ou dont les ascendants se seraient livrés au négoce et à l'industrie, étaient exclus de l'institution. Par contre, les étrangers de toute religion étaient admis. Chaque chevalier devait, lors de son admission, verser une contribution de mille écus, dont il recevrait intérêt à dix pour cent, sa vie durant. Les membres de l'Ordre de la Délivrance étaient tenus de réciter chaque jour le psaume LXX et le psaume XL, sous peine d'amende. Les chevaliers ne pouvaient refuser aucun poste sur terre ou sur mer que le roi jugerait utile de leur confier. Ils devaient suivre le souverain à la guerre et former sa garde du corps. Chaque dignitaire était obligé d'entretenir à ses frais deux soldats pour le service du roi. Il leur était interdit de se mêler des affaires de l'État. Le port du ruban vert, signe distinctif de l'Ordre, était obligatoire. Aucun membre ne pouvait servir à l'étranger sans le consentement du roi. Le cérémonial de réception était ainsi fixé: le postulant se mettrait à genoux devant Sa Majesté qui lui dirait: «Je vous fais chevalier du noble Ordre de la Délivrance. Vous devez souffrir de Nous seul que Nous vous touchions trois fois avec l'épée nue, et vous serez obéissant en toute chose jusqu'à la mort». Après avoir juré sur l'Évangile, le nouveau chevalier se relèverait et recevrait l'accolade des dignitaires présents, qui lui donneraient le titre de frère. Les chevaliers devaient toujours porter l'épée, et pendant la messe, ils la tiendraient constamment hors du fourreau. Les protestants eux-mêmes n'étaient pas exemptés de la messe[ [315].

Après avoir institué l'Ordre de la Délivrance, le roi conféra les titres de marquis et de comte aux habitants influents de la contrée[ [316]. Mais c'étaient de piètres expédients. Le peuple se détachait de plus en plus; Sa Majesté songea à autre chose. Elle établit des lois, dont quelques-unes opportunes, comme celle qui avait pour but la répression de la vendetta[ [317].

Afin d'attirer les étrangers dans l'île, Théodore proclama la liberté de conscience. Des privilèges considérables devaient être accordés à ces étrangers[ [318]. Le roi déclarait vouloir favoriser l'industrie, à peu près inconnue en Corse[ [319].

Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée. Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes de la mer. Jusqu'alors la pêche était affermée aux Catalans et défendue aux indigènes[ [320].

Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la popularité, toujours plus facile à faire naître qu'à ressaisir, quand le désenchantement est venu. Théodore espérait gagner du temps en amusant les Corses avec des lois, jusqu'à l'arrivée des secours qu'il s'obstinait à promettre.

A mesure que le temps passait, les gens de Sartène devenaient plus impatients. Au commencement du mois de novembre, le roi était découragé. Un attentat avait été dirigé contre lui; le commandant génois d'Ajaccio se montrait agressif[ [321]. Peu à peu chacun s'éloignait de la cour; les provisions s'épuisaient; l'argent manquait pour s'en procurer et pour payer la solde des quelques soldats attachés à la personne de Sa Majesté[ [322].

Ne sachant plus que devenir, Théodore prit un parti suprême. Il se décida à partir pour le continent. Il tremblait pour sa précieuse existence et il avait hâte de mettre la Méditerranée entre ses sujets et lui. Il fit part de cette décision à ses compagnons, disant qu'il allait en Italie afin de chercher lui-même des secours. Le 4 novembre, il publia un édit pour annoncer son départ aux populations et organiser la régence pendant son absence[ [323]. Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi reçurent le commandement en chef des provinces au-delà des monts; Luc Ornano fut nommé gouverneur des provinces en-deçà.

Aux yeux des populations, il colora sa fuite avec des paroles pompeuses et de belles promesses. Il avait leurré les Corses à son arrivée et tout le long de son règne; il les trompait encore au moment de s'en aller. Et il partait parce qu'il en était réduit à son dernier mensonge.

Théodore se mit en route, emmenant avec lui le fidèle Costa, le neveu de celui-ci et quelques serviteurs dévoués. Il fallait gagner Solenzara sur la côte orientale, où l'on espérait pouvoir embarquer pour Livourne. Le froid se faisait déjà sentir dans les montagnes. Les défilés et les sentiers se blanchissaient des premières neiges. Les pluies de l'automne ravinaient les pentes. Les arbres pleuraient leurs feuilles mortes. Les torrents étaient grossis. Tout laissait prévoir un voyage long et pénible; mais le roi préférait affronter les rigueurs de la saison que le ressentiment des Corses, qu'il prévoyait proche et implacable.

En quittant Sartène, Théodore et sa suite s'enfoncèrent dans les défilés tortueux de la montagne. C'était la région sombre où planait encore, comme une malédiction, le souvenir des orgies démoniaques des Giovannali[ [324].