Le Père Ascanio, ministre d'Espagne, paraissait particulièrement bien informé. Le chanoine Orticoni, que Lorenzi déclarait être «un des plus habiles des Corses révoltés», s'était embarqué à Livourne, le 4 décembre, sur la chaloupe du consul espagnol. Cette circonstance était d'autant plus significative qu'Orticoni s'était rendu à deux reprises à Madrid. Il avait aussi fait un séjour à la cour du roi des Deux-Siciles, qui l'avait nommé son aumônier d'honneur avec pension. Les Corses, qui se trouvaient auprès de Théodore, avaient subitement disparu, et leur disparition coïncidait avec le départ d'Orticoni. Lorenzi fut frappé de cette coïncidence. Une entrevue que le Père Ascanio avait eue avec Costa quelque temps auparavant, donnait une certaine importance à ce fait. L'envoyé de France voulut en avoir le cœur net et alla trouver le Père Ascanio. Celui-ci parut tout d'abord un peu embarrassé; puis il finit par dire qu'il n'avait pas vu Costa lui-même, mais bien son neveu, auquel il aurait déclaré que les Corses, n'étant pour l'instant pas libres de disposer d'eux-mêmes, ne devaient pas offrir, comme ils l'avaient fait, la souveraineté de leur île au roi des Deux-Siciles. D'ailleurs, il ne convenait pas à ce prince de succéder au baron Théodore. Lorenzi dut se contenter de cette réponse; mais il écrivait au ministre qu'il croyait positivement que l'entretien du Père Ascanio avec le neveu de Costa n'avait pas seulement roulé sur ce sujet. Ce qui confirmait Lorenzi dans cette opinion c'est que, durant le séjour des Corses à Florence, le religieux avait envoyé mystérieusement une estafette à Naples et son cocher à Livourne.

Peu de temps après, le roi d'Espagne, inquiet sans doute des démarches compromettantes de son représentant, donna l'ordre au Père Ascanio de déclarer que Leurs Majestés Catholiques n'avaient promis aucun secours à Neuhoff[ [351].

Nous verrons beaucoup de démentis pareils dans l'histoire de Théodore. Il faut les signaler, tout en faisant des réserves sur leur valeur, car on sait ce que valent les démentis diplomatiques.

Vers le même temps, le hasard mit Lorenzi en rapport avec une personne chez qui Neuhoff avait logé pendant huit ou dix jours. Ce particulier lui apprit que le roi de Corse entretenait de grandes espérances; il se flattait d'avoir l'appui du bey de Tunis, du roi de Sardaigne et d'une puissante compagnie de marchands juifs hollandais. Il avait beaucoup écrit, selon son habitude, et il avait dépêché deux hommes, l'un à Bologne, l'autre dans la Calabre à un évêque maronite. Pour l'instant, l'aventurier se trouvait bien muni d'argent[ [352].

Ne pouvant mettre la main sur son ennemi, le Sénat de Gênes avait lancé un manifeste pour le déconsidérer aux yeux des Corses, en lui imputant toutes les lâchetés et toutes les friponneries. Cet écrit fut répandu à profusion dans l'île. Les insulaires reçurent ce factum fort mal, comme d'ailleurs tout ce qui venait de Gênes. La république se trompait étrangement en croyant achever le malheureux Théodore avec ses édits; elle lui donna un regain de popularité. Paoli, Giafferi et d'Ornano, qui avaient été plus ou moins hostiles au roi pendant son règne, s'indignèrent; s'étant réunis à Corte, ils expédièrent à la Sérénissime République une véhémente protestation. Entr'autres, ils disaient: «Ainsi, nous prenons à témoin le Tout-Puissant, qui voit nos cœurs et connaît la justice de notre cause, et nous déclarons à la face de tout l'univers que Sa Majesté le roi Théodore Ier, n'ayant travaillé depuis son arrivée en Corse qu'à faire le bonheur de cette illustre nation, et n'étant parti que pour assurer l'heureux terme, qui doit mettre le sceau à notre prospérité et la rendre durable, nous continuons à lui demeurer attachés par une affection des plus tendres et par une fidélité des plus inviolables...»[ [353]. Voilà assurément de belles paroles; mais ce n'étaient que des mots. Ou bien les Corses pensaient tout le contraire de ce qu'ils écrivaient, ou bien, par un prodige d'inconstance, ils s'étaient pris d'une belle passion pour leur roi, le jour où celui-ci les avait fuis.

Le Sénat, voyant que son manifeste avait produit un effet diamétralement opposé à celui qu'il en attendait, rendit un décret pour mettre à prix la tête de Théodore et celle de ses complices. «Ainsi, nous avons assigné et fixé une récompense de deux mille genuines, ou écus d'or, pour quiconque livrera entre les mains de notre justice, ou tuera quelqu'un des sus-nommés. Cette somme sera payée sur le champ par le tribunal de nos Inquisiteurs d'État. Promettons en outre et donnons toutes sortes d'assurances de ne jamais faire connaître celui qui aura livré ou tué aucun d'eux et de n'en pas révéler la moindre chose»[ [354].

Ce décret fut lu dans les rues de Gênes par le crieur public et affiché sur les places[ [355].

Vers la fin du mois de janvier 1737, un navire battant pavillon hollandais apporta en Corse une lettre de Théodore aux trois régents. Le capitaine ne voulut pas dire dans quel endroit il l'avait reçue. Elle ne contenait rien d'intéressant; le roi se répandait en vagues généralités, sans rien préciser ni quant à son retour ni quant aux secours, qu'il était allé chercher sur le continent[ [356].

Ne voulant pas s'exposer à être livré ou tué par quelque misérable, que la récompense promise par le Sénat de Gênes aurait alléché, Théodore quitta Florence au mois de décembre 1736. Il se rendit à Rome, où il avait deux fidèles amies, les dames Cassandre et Angélique Fonseca, religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, situé sur le mont Quirinal. Ces bonnes sœurs, nous l'avons vu, connaissaient Neuhoff depuis quelques années. Il se servait souvent de leur intermédiaire pour faire passer sa correspondance. Elles lui remirent quelque argent; il quitta Rome. Il se trouvait, le 2 janvier, à Turin[ [357].

Gastaldi, le ministre de Gênes en Angleterre, avait écrit à Sorba qu'il croyait que Théodore se trouvait à Londres avec Costa. Il n'en était rien; mais, pensant que l'aventurier viendrait à Paris, Sorba fit des démarches pour que le lieutenant général de police, Hérault, le fît arrêter[ [358]. Le baron, en effet, fit un court séjour à Paris et on raconte qu'il y fut l'objet d'un attentat suscité par les Génois. Comme il passait en carrosse, il aurait essuyé deux coups de feu[ [359]. Il est plus vraisemblable de supposer que le gouvernement lui intima l'ordre de quitter le royaume sans retard[ [360].