Richard ne fut pas le seul à qui le départ du roi causa un désappointement; le capitaine se trouva dans un cruel embarras. Malgré tout, on poursuivit le voyage. Le 6 septembre, à midi, on aperçut la Corse et, vers le soir, La Demoiselle Agathe se trouva à quatre lieues de l'île. Le vent était favorable, le temps splendide; la nuit il y eut un beau clair de lune; aucune voile n'apparaissait à l'horizon; la route était libre. Mais le capitaine s'agitait comme un fou, il allait et venait avec le pilote, descendait dans sa cabine pour consulter la carte, que lui avait remise le roi, puis il remontait sur le pont, se frappant la poitrine en s'écriant qu'il n'était jamais venu en Corse, qu'il n'avait presque pas entendu parler de cette île et qu'il n'en connaissait ni les ports, ni les atterrages. Il risquait donc de perdre son navire et d'exposer sa vie et celle de ses matelots. Le pilote, «qui était un vieux renard», dit qu'il avait prévu tout cela dès le début de l'expédition. Pour l'instant, il n'y avait qu'à choisir entre deux partis: aller en Corse, ou prendre la mer dans la direction de Livourne. Maître Barentz se mit alors à récriminer contre Lucas Boon. La nuit approchant, on remit la solution au lendemain. Le soir, au souper, le capitaine demanda à Richard quel était son avis. Le secrétaire de Théodore partit d'un éclat de rire, «mais en vérité, dit-il, c'était une risée plus pleine de chagrin que celle de Démocrite». Barentz trouva qu'il n'y avait rien de risible dans la situation et que cette gaîté n'était pas le fait d'un homme spirituel. «Non, non, mon ami, répliqua Richard, ce n'est pas à présent que le bon esprit est capable de raccommoder les inadvertances que l'on a ci-devant commises; et je ris parce que de la première heure, depuis notre départ de Lisbonne, j'ai prévu que nous entrerions autant dans l'île que d'aller à Constantinople». Et il ajouta qu'il était absolument convaincu que Théodore n'avait jamais eu l'intention d'aller en Corse. Le commandant se contenta de répondre: «Le temps nous apprendra autrement».
Le lendemain, le brouillard cachait l'île. Le capitaine déclara que la brume l'empêchait d'atterrir. Dans l'après-midi, on aperçut deux barques génoises; Barentz fut consterné. Il voyait déjà son navire coulé, ses hommes et lui capturés et livrés au supplice. Voulant faire disparaître toute trace du passage de Théodore, il fit rassembler les objets compromettants: le pavillon de Corse, les cocardes, la carte scellée aux armes royales, la bouteille d'eau forte et les seringues. Il enferma toutes ces pièces à conviction dans un sac attaché par un boulet et ordonna de le jeter à la mer à la première alerte. Il fit jurer à son équipage et aux soldats de garder le secret et déclara qu'il ne se défendrait pas. Le 10, une troisième barque vint se joindre aux deux autres. Le capitaine affolé, s'écria: «Pour Livourne! je ne veux pas être dupé par tous les messieurs Boon et les autres». Il fit prendre aussitôt la direction de l'Italie; les bâtiments génois suivaient. Le 12, devant l'île de Gorgona, on les perdit de vue et le 13 septembre, à huit heures du matin, La Demoiselle Agathe jeta l'ancre en rade de Livourne. Le navire fut envoyé pendant quinze jours en quarantaine. La santé s'aperçut que deux passagers manquaient et demanda des explications. Le capitaine répondit qu'ayant relâché à Oran pour prendre de l'eau, ces deux passagers étaient descendus à terre et qu'ils n'avaient plus reparu. Ils les avaient vainement attendus pendant un jour. Il se garda bien de dévoiler l'identité des deux absents, et de raconter leurs mésaventures sur les côtes africaines. Les inspecteurs, bien qu'incrédules, ne soulevèrent aucune objection. Mis au courant, le vice-consul hollandais approuva le capitaine d'avoir gardé le secret. Bookmann et Evers, les consignataires, furent de cet avis. Mais, qu'allait-on faire du bâtiment? Le capitaine eut plusieurs conférences avec les négociants. La question était de savoir si La Demoiselle Agathe irait en Corse. Barentz montrait beaucoup de répugnance à se rendre dans l'île. Un matin, il reçut de Bookmann et Evers un billet lui ordonnant d'aller le lendemain au lazaret. Là, il trouverait un individu de grande taille, habillé de noir et qui lui dirait ce mot: «C'est l'homme!». Il fut exact au rendez-vous et trouva le personnage. Celui-ci, sans se nommer, déclara être un des plus intimes confidents du «seigneur roi». L'homme dit au capitaine qu'il devait se préparer à mettre à la voile pour la Corse, qu'il n'y avait aucun danger à courir. Lui-même prendrait, avec neuf compagnons, passage sur le navire. Barentz ne fut pas convaincu. Il fit valoir les difficultés et les périls de cette entreprise. Finalement, il déclara que le projet était impraticable et qu'il fallait trouver autre chose. Il fit partager cet avis à Bookmann et Evers.
L'inconnu revint à la charge. Puisque le commandant se refusait à se rendre en Corse, il fallait fréter deux felouques et y charger les armes et les munitions. On embarquerait pendant la nuit les soldats; l'inconnu prendrait passage avec ses neuf compagnons et on mettrait à la voile pour aller reconquérir le royaume du seigneur Théodore. Richard devait faire partie de l'expédition. Le jeune homme fit mine d'accepter; mais il était bien décidé à ne pas prendre part à une nouvelle entreprise dangereuse et sans profits. La tentative en resta là. Richard et les soldats débarquèrent; La Demoiselle Agathe fut frétée pour Hambourg. Richard fut logé à l'hôtel de l'Écu de France et défrayé par Bookmann et Evers, en attendant les ordres de Lucas Boon[ [395].
IV
L'arrivée du navire avait fait quelque bruit à Livourne. Le Sénat de Gênes fit des démarches pour en obtenir la saisie. Wachtendonck, qui commandait les troupes impériales en Toscane, s'y refusa énergiquement parce que Livourne était un port franc. Le duc de Lorraine, en succédant au dernier des Médicis, avait confirmé cette franchise[ [396]. La république ne se tint pas pour battue; elle envoya une barque qui jeta l'ancre à côté de La Demoiselle Agathe, afin de voir ce qui se passait. Pour donner un semblant de satisfaction aux Génois, les autorités toscanes firent subir un interrogatoire aux matelots. La république eut la douleur d'apprendre que Théodore s'était bien embarqué sur le bâtiment, mais qu'il avait fui en pleine mer[ [397].
Les gens du baron se dispersèrent sans bruit après avoir reçu quelques secours des négociants; ils avaient tout intérêt à disparaître, car la ville de Livourne était remplie d'espions génois. Les soldats entrèrent au service de l'empereur[ [398].
Je dois ici anticiper sur les événements pour dire ce que devint Denis Richard. Confiant dans l'étoile du seigneur Théodore, alléché par ses promesses, Richard n'avait pas hésité à aller tenter fortune dans l'entreprise montée par les traitants hollandais. Ce jeune anglais était un déclassé. Instruit, intelligent, il ne lui avait manqué que la chance pour réussir. Le mauvais sort voulut qu'il rencontrât le baron sur son chemin. La désillusion était vite arrivée. Seul, sans appui à Livourne, dans un pays inconnu pour lui, il se trouvait à la merci de deux négociants qui se lasseraient peut-être de lui venir en aide. Comme il savait beaucoup de choses, que les Génois se donnaient un mal infini pour apprendre, il voulut tirer parti des documents qu'il avait eu l'habileté de garder.
Il alla donc trouver Gavi, consul de Gênes à Livourne. Il lui raconta les aventures de La Demoiselle Agathe; lui dit qu'il possédait le journal de voyage et demanda un secours en protestant de son dévouement pour la république. Gavi en référa à son gouvernement. Les Génois étaient toujours très disposés à recevoir les délations, mais ils n'entendaient pas payer cher ceux qui les apportaient. Ils commencèrent donc par faire la sourde oreille. Richard retourna chez le consul. Enfin, le 27 novembre, ne voyant rien venir, il envoya une requête au Sénat pour réclamer aide et secours. Il témoigna de son zèle pour le bien de la république, déclara en termes soumis qu'il était entièrement attaché à Leurs Sérénités. Il se disait tout disposé à servir d'espion et à communiquer au Sénat ce qu'il pourrait apprendre encore concernant Théodore[ [399]. Il était, en effet, resté en relations avec Bookmann et Evers, et, par eux, il se trouvait à même de connaître les secrets.
Sur ces entrefaites, Lucas Boon écrivit à ses correspondants de Livourne. Le projet d'une descente dans l'île n'était pas abandonné. Le commerçant voulait faire passer en Corse la cargaison de La Demoiselle Agathe, sous la conduite de Richard. «Vous pouvez l'assurer, disait Boon, que l'on a pris tout le soin pour son intérêt et avantage, et vu qu'il aura encore dix autres messieurs qui s'embarqueront avec lui, il peut le faire aussi sans crainte, car les autres aiment autant leur vie qu'il peut le faire à la sienne. Je vous recommande de l'assister avec tout ce qu'il aura besoin pour se préparer à faire ce voyage, mais au cas qu'il répugne à vouloir aller, alors vous ne lui donneriez aucune chose de plus, car il a convenu ici d'aller à l'île et si à présent il ne veut pas aller, nous ne sommes dans l'obligation de lui fournir aucune subsistance».
Cette lettre fut communiquée à Richard. Elle était datée d'Amsterdam le 6 décembre 1737. Il en prit une copie qu'il adressa le 25 à Gênes, en mettant en note qu'on lui avait donné quarante-huit heures pour se décider. Deux bâtiments ancrés dans le port de Livourne se tenaient à la disposition de Bookmann et Evers. Richard ajoutait qu'il était urgent de surveiller ces navires, comme toutes les barques et felouques, qui pouvaient se trouver dans le voisinage des côtes de la Corse[ [400].