Les navires jetèrent l'ancre devant un port que Riesenberg et les gens interrogés appelèrent Rose ou Rossi et qui était Sorraco, près de Porto-Vecchio[ [474].
Le premier soin de Neuhoff fut d'écrire à Matra: «Grâces à Dieu, mon cher marquis, en dépit de toutes les persécutions et trahisons que j'ai essuyées, me voici de retour sain et sauf. Venez me voir avec tous vos fidèles amis, je vous attends et vous recevrai à bras ouverts». Il lui demandait des chevaux pour lui et pour sa suite et deux cents bêtes de somme pour les bagages. Les autres navires, séparés par la tempête, arriveraient bientôt. «Je salue, disait-il, de tout mon cœur, madame la marquise et j'embrasse mon filleul». Et, dans un post-scriptum plus long que la lettre elle-même, il réclamait des gens armés ou non. Sa Majesté n'oubliait pas son petit commerce. «Je donnerai gratis des armes, de la poudre, du plomb et des frondes, mais le cuir, le fer, les étoffes, la toile et autres marchandises, chacun pourra les acheter ou donner en échange d'autres choses produites par le pays.» Puis il recommandait qu'on levât des impôts en vin, grains et bestiaux. Surtout il fallait se hâter[ [475].
Il écrivit également au révérend Napoleoni, curé de Zonza et de Porto-Vecchio, dont les paroissiens persistaient à prendre le parti des Génois. Le roi exhortait le pasteur à faire rentrer ses ouailles dans le devoir. Il promettait à ces égarés un généreux pardon et la paye qu'ils recevaient de l'ennemi. Mais il voulait des otages; ceux-ci seraient traités avec générosité. Si les habitants s'obstinaient dans leur rebellion, ils seraient punis sévèrement. Avant de les châtier comme ils le méritaient, il attendrait la réponse du curé, dont il saurait reconnaître les services[ [476].
Cependant, à l'arrivée des navires, quelques Corses dévoués à Théodore se présentèrent sur le rivage en agitant des drapeaux blancs. Pour manifester leur joie, ils tirèrent des salves et crièrent «Vive le roi!» Une chaloupe les amena à bord. Le roi leur donna audience et les congédia après leur avoir distribué des fusils et des cocardes. A la nuit, deux barques siciliennes rejoignirent L'Africain et le saluèrent de plusieurs coups de canon. Les jours suivants, d'autres barques de même nation accostèrent les navires[ [477].
Quand il fallait agir, le baron tremblait. Il avait peur de tout le monde, des Français, des Génois, des équipages hollandais, des Corses. Il n'avait aucune envie de batailler dans les montagnes; rendre la liberté à son peuple était le dernier de ses soucis. Dans l'entreprise commerciale, il avait apporté, comme part, le mensonge, les promesses trompeuses qui sentent l'escroquerie. Il avait acheté à crédit des marchandises qu'il voulait sans doute vendre en quelque endroit pour s'en faire de l'argent; mais pas dans l'île, car ses sujets étaient pauvres. Seulement, les traitants d'Amsterdam avaient commandité un monarque; ils spéculaient sur sa couronne et ils voulaient que leur associé fît acte de souverain. Il ne pouvait leur servir qu'en tant que Majesté. Théodore fut obligé de jouer le roi malgré lui. Les lettres qu'il écrivit, les petites distributions qu'il fit, les airs de grandeur qu'il se donna, tout cela constituait son rôle dans la comédie. Il s'en acquittait, d'ailleurs, avec assez de naturel pour faire croire à la réalité. Mais, quand il fallut en venir à la scène capitale, au débarquement, il ne savait plus un mot. Keelmann ne l'entendait pas ainsi. Il eut avec le baron une altercation violente. La dispute s'étendit entre les matelots et les gens de Théodore. De part et d'autre, on dégaîna et le malheureux dut promettre de descendre à terre, car il n'était pas le plus fort[ [478].
Le 18 septembre, à huit heures du matin, les officiers vinrent sur le rivage pour préparer la réception du souverain. A trois heures de l'après-midi, le roi débarqua à son tour au milieu des salves de mousqueterie. Les Corses, accourus en grand nombre, l'acclamèrent et lui rendirent hommage. Les notables s'entretinrent avec lui et le complimentèrent. Après les réceptions, une exécution capitale eut lieu. Le capitaine Wickmannshausen, arrêté pendant la traversée sur L'Africain, était accusé d'avoir voulu attenter à la vie de Théodore en mettant le feu à bord. Cet individu, qui se donnait le titre de baron, avait été simplement cafetier en Westphalie. Il avait essayé de tuer Neuhoff une première fois à Amsterdam; n'ayant pu y réussir, il avait attendu d'être en mer pour mettre son projet à exécution. Convaincu de tentative criminelle, Wickmannshausen fut condamné à mort. Amené sur le rivage et attaché à un pin, il fut fusillé. Devant le cadavre, Théodore s'adressant aux insulaires: «Vous voyez, dit-il, comme je punis mes propres officiers; que ne ferais-je pas à votre égard, si vous vous avisiez de me manquer de fidélité!»[ [479].
Varnhagen, l'apologiste de Neuhoff, raconte à ce sujet une légende. Théodore aurait été averti des intentions coupables de son officier par sainte Julie, patronne de la Corse, qui lui était apparue. Il aurait ainsi pu déjouer cet infernal dessein. L'historien allemand ajoute: «Après ce miracle évident, il fallait s'attendre à voir toutes les puissances le reconnaître comme roi.»[ [480].
Le Mercure historique et politique de Hollande, toujours dévoué à Neuhoff, dit, pour excuser cette exécution sommaire, que l'officier avait été condamné à être brûlé, mais «il fut seulement empalé»[ [481].
Le soir même, Théodore rentra à bord, car il n'avait aucune envie de passer la nuit au milieu de ses fidèles sujets. Le lendemain, le généralissime Ornano, suivi de deux prêtres et de ses partisans, vint sur le rivage. Il y eut une nouvelle distribution de fusils et de pistolets. Deux ou trois mille insulaires se trouvèrent réunis et formèrent une sorte de camp. Un détachement fut envoyé sur Porto-Vecchio et on apprit que ces braves avaient réussi à couper la conduite d'eau de la ville et qu'ils avaient mis en fuite quelques Génois[ [482].
On avait commencé à débarquer les munitions; mais les Corses n'apportaient aucune denrée en échange, suivant les promesses de Théodore. Keelmann se méfia; il assembla les officiers, on tint conseil et il fut décidé que le débarquement cesserait et qu'on irait à Naples[ [483]. Il n'y avait rien à faire avec ce roi.