Si, à Versailles, on jugea inutile d'acheter de vagues renseignements sur l'aventurier, il n'en fut pas de même ailleurs. Le consul d'Angleterre à Livourne recevait de Corse des documents qu'il payait très cher et qu'il transmettait à sa cour[ [573].
La célébrité du roi de Corse s'était étendue dans le monde. La gravure avait popularisé ses traits. On trouve encore une estampe le représentant en costume Louis XIII. Le regard est fier; la pose noble. De longs cheveux retombent sur ses épaules, il est vêtu de satin; sa main droite repose sur sa poitrine. La légende porte majestueusement: «Theodorus primus Corsicæ rex», le latin convenant seul pour désigner cette Majesté. Dans un coin, se trouvent les initiales du graveur: M. A. F. Tout cela a une certaine allure, et cette gravure, répandue un peu partout, pouvait produire de l'effet. Il n'y a qu'un malheur, c'est que ce portrait n'est pas celui de Théodore. Il représente l'illustre Jabach, le grand collectionneur du XVIIe siècle, peint par Van Dyck vers 1635. Les trois lettres M. A. F. signifient Michael Asinius fecit, c'est-à-dire gravé par Michel Lasne[ [574], et ne sont, en aucune façon, comme on pourrait le croire, les initiales de Marc-Antoine Franceschini, le célèbre peintre bolonais[ [575].
Ces substitutions dans les portraits n'étaient pas rares aux XVIIe et XVIIIe siècles; mais il est piquant de remarquer qu'on avait justement choisi, pour représenter le roi de Corse, Jabach, dont il filouta le descendant, le banquier de Livourne. Cette escroquerie valut la prison à Théodore—on se le rappelle. L'ironie fut-elle préméditée? Le hasard, plus sarcastique parfois que les hommes, fut, sans doute seul, la cause de cette rencontre. La gloire de Théodore Ier eût été incomplète sans la caricature. C'est le couronnement de toute renommée. Une gravure allemande, intitulée:
Le satyre corse visionnaire
ou
le rêve à l'état de veille,
dont l'image représente
dérisoirement
Théodore
premier et dernier en sa personne pseudo-roi des Corses rebelles. montre dans le lointain la mer de Toscane. Deux villes en sont baignées: Bastia et Aléria. Le baron débarque; les Corses lui souhaitent la bienvenue et le proclament roi. Il se tient au milieu du peuple, la tête ceinte de laurier. Les armes de Corse lui sont présentées à genoux, tandis qu'un individu portant les armes de Gênes au bout d'un bâton est chassé. Au premier plan, un satyre, symbolisant l'inconstance, repose sur des branches de roses aux nombreuses épines. Il tient à la main une longue vue développée pour voir l'avenir. Le génie de la vanité lui souffle dans la main une bulle de savon. Au-dessus de ce génie, figurent ces mots: quod cito fit cito perit. Un médaillon à droite, surmonté de la légende: Eventus laboris, représente un singe, qui, auprès d'un fourneau, fait partir des pétards; dans la fumée se trouve écrit le mot fourberie. Deux autres singes, l'un portant une couronne de feuillage et une petite épée au côté, l'autre un bonnet, jouent aux cartes près d'un socle à demi renversé où se lit cette inscription: Male parta pessime dilabuntur. Le singe couronné abat le roi vert, tandis que l'autre gagne avec l'as de cœur et ramasse la mise.
Entre le titre et l'explication, se trouve une pièce de vers, puis un passeport ironique en diverses langues portant tous les titres que se donnait Théodore, et enfin, en gros caractères, ces mots: «Fait parce qu'un nouveau roi, le baron de Neuhoff, a été proclamé par quelques Corses[ [576]».
Gravure reproduite d'après un pamphlet allemand intitulé: «Le Satyre Corse ou le Rêve à l'état de veille, dont l'image représente dérisoirement Théodore Ier et dernier en sa personne pseudo-Roi des Corses rebelles.»
(Collection particulière.)
Le portrait faux et la caricature durent avoir du succès. Les éditeurs, qui les avaient lancés, firent sans doute de bonnes affaires. Ces gravures constituaient, en tous cas, une réclame pour Théodore. Et, tandis que sa gloire était soutenue par le dessin, des gens pleins de bonne volonté conspiraient dans l'ombre pour lui.