En 1740, on disait à Florence que quinze mille fusils destinés à Théodore allaient arriver d'Allemagne. L'opinion que le grand-duc soutenait le baron était si répandue que les Corses affluaient à Livourne. Il en venait de tous les côtés et Lorenzi s'étonnait que la police permît une telle agglomération de gens «accoutumés à toutes sortes de crimes et sans aveu»[ [632]. Une lettre de Vienne affirmait que Neuhoff insistait vivement auprès de François pour l'envoi de troupes impériales en Corse. Il s'engageait, moyennant ce secours, à lui donner l'île. Le duc avait chargé le baron d'obtenir l'appui de l'Angleterre, mais celui-ci n'avait pas pu réussir dans ses démarches. Trois ans plus tard, Théodore allait, avec la protection des Anglais, essayer de reconquérir la Corse, en mettant de côté le duc de Lorraine engagé dans la guerre de la succession d'Autriche. Pour l'instant, François insistait auprès des ministres impériaux, qui lui étaient dévoués, afin de décider l'Empereur à envoyer des soldats dans l'île. Il offrait même de prendre à sa charge la plus grande partie des frais que cette expédition occasionnerait. Il recommandait à Théodore d'entretenir, en attendant, la confiance de ses partisans[ [633].

La mort de Charles VI, survenue quelques semaines plus tard[ [634], fit ajourner tous ces beaux projets.

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CHAPITRE VII

Théodore à Cologne.—Entretien secret avec le Grand-Commandeur de l'Ordre Teutonique.—Correspondance de Neuhoff avec son beau-frère Gomé-Delagrange.—Le roi de Corse veut traiter avec le roi de France.—Louis de Groeben.

Théodore arrive en Méditerranée avec une escadre anglaise.—Horace Mann.—Le mystère.—Le Vinces en Corse.—Neuhoff en vue de son royaume.—Sa proclamation.—Il ne débarque pas.—L'affaire du Saint-Isidore.—Protestation des Génois.—Réponse du gouvernement anglais.

Les entrevues secrètes de Mann avec Théodore.—Un diplomate ennuyé.—La Cour de Turin.—Augustin Viale, résident génois en Toscane.—Mariani.—Les inquisiteurs de Gênes.—Ils décident de faire tuer Théodore.—Scrupules de Viale.—Ses propositions.—San Cristofano.—La kabale de Pic de la Mirandole.

I

Au mois de février 1740, Théodore arriva à Cologne. Son équipage consistait en deux chaises de poste et des chevaux de relais. Il se trouvait dans la première avec trois individus vêtus à la prussienne. Il se fit conduire à l'hôtel de la commanderie de l'Ordre Teutonique, chez son cousin, le baron de Drost. Sans descendre, il fit appeler le secrétaire de son parent. Celui-ci s'étant approché de la portière, Neuhoff dit ce seul mot: Deuterum (?). Le secrétaire introduisit aussitôt le roi de Corse dans les appartements du Grand-Commandeur. Il était suivi par l'un des trois personnages qui l'accompagnaient. Cet homme s'arrêta dans l'antichambre, tandis que Théodore entretenait son cousin en secret. La conversation terminée, Neuhoff regagna sa chaise avec mystère. Puis, les deux voitures disparurent sans qu'on ait pu découvrir où elles se rendaient. La seconde chaise était hermétiquement close; on ne sut si elle contenait des voyageurs ou simplement des bagages.