Quelques régiments impériaux se trouvaient disponibles en Lombardie. Charles VI proposa à Gênes de lui fournir huit mille hommes de troupes. Par mesure d'économie, le Sénat n'en accepta que quatre mille[ [9-a].
Ces troupes débarquèrent à Bastia le 10 août 1731, sous le commandement du général baron de Wachtendonck[ [10].
Les rebelles furent obligés de lever le siège de Bastia, et tous leurs dépôts, situés aux environs de la ville, furent brûlés. Les chefs de la révolte adoptèrent alors le vieux plan de campagne de Sampiero, lorsque celui-ci, deux siècles auparavant, avait entamé une lutte gigantesque contre les Génois. Ce plan consistait à ramener la guerre dans l'intérieur de l'île et à décimer le corps d'occupation par une série de combats d'embuscade à laquelle se prêtait cette région montagneuse. Les Allemands et les Génois subirent ainsi, sur différents points de l'île, des échecs, qui leur occasionnèrent des pertes considérables[ [11].
La république de Gênes dut faire des sacrifices; elle prit tout l'argent déposé dans la banque de Saint-Georges, établit des taxes et vendit des titres de noblesse[ [12]. Puis elle demanda à Vienne de nouveaux secours. Ceux-ci, se montant à six mille hommes environ, débarquèrent au commencement d'avril 1732 sur les côtes de la Balagne, sous les ordres du prince Louis de Wurtemberg. Ce dernier—suivant les instructions de l'Empereur—devait employer tous les moyens de conciliation avant de combattre les insulaires; mais il se heurta à l'énergique entêtement corse. La nation ne voulait pas désarmer; les négociations échouèrent. Le prince envoya son lieutenant, le comte de Schmetaw, occuper le Nebbio avec cinq mille hommes[ [13].
Les Corses remportèrent quelques petits succès sur les troupes allemandes, mais celles-ci, reprenant bientôt l'avantage, harcelèrent les rebelles jusque dans leurs montagnes[ [14]. Le prince de Wurtemberg fit alors publier un édit pour offrir aux Corses la paix reposant sur la médiation impériale et sur une amnistie générale accordée par la république[ [15].
Louis Giafferi et André Ceccaldi, deux des principaux parmi les chefs, se présentèrent devant le prince. Ils étaient disposés à traiter. Il fut décidé que des délégués allemands, génois et corses se réuniraient à Corte pour discuter les bases de la paix. Ce congrès, sous la présidence du prince de Wurtemberg, s'ouvrit le 8 mai 1732. Ses délibérations durèrent plusieurs jours; l'évêque d'Aleria, Mgr Mari, assistait aux séances, et, de part et d'autre, on échangea de longs discours[ [16]. Celui que prononça le corse Giafferi se terminait par ces belles paroles: «L'exemple des peuples de Corse doit apprendre aux souverains à ne point opprimer leurs sujets, mais à se souvenir que, partageant avec eux la qualité d'hommes mortels, ils sont originairement égaux; la distinction où le sort les a placés n'est point vaine; les souverains sont élevés au-dessus des peuples par la force des lois, mais ils doivent s'y soutenir par des sentiments de justice et d'humanité; la modération est leur plus fort appui, la tyrannie, la chose la plus contraire à leurs intérêts; et, en voulant trop étendre leur autorité, ils vont toujours à leur ruine[ [17]».
Le discours de Giafferi, nouveau paysan du Danube, fit une certaine impression dans l'assemblée, sauf cependant sur les délégués génois qui ne devaient pas comprendre ce langage.
Pour terminer ses travaux, le congrès élabora un traité dont l'exécution était placée sous la garantie de l'Empereur. Une chambre de justice, établie à Bastia, serait appelée à discuter et à trancher tous les différends survenant entre les Corses et les Génois. Les insulaires devaient, en outre, remettre au Sénat tous les papiers qu'ils possédaient et cachaient à Vescovato[ [18].
Les travaux du congrès se terminèrent à quatre heures du matin. Un grand banquet suivit[ [19]. L'empereur rappela ses troupes, le prince de Wurtemberg fit une entrée triomphale à Gênes, où le Sénat lui offrit de riches présents[ [20]. On pouvait croire l'île désormais pacifiée, mais comme le dit Accinelli, le chroniqueur génois, «le feu de la rébellion n'était qu'enterré sous les cendres des 30 millions que la république avait dépensés[ [21]».
Le Sénat tenait beaucoup à avoir les papiers des rebelles, car il espérait y trouver des documents prouvant la complicité de quelques génois dans les révolutions de l'île. Le major Gentile et le riche banquier Lanfranchi, tous deux sujets de Gênes, avaient, en effet, des liaisons et des rapports suspects avec les rebelles[ [22].