La Tapisserie devait encore avoir bien des vicissitudes. Au cours des guerres de religion qui, au XVIe siècle, désolèrent la Normandie, les Protestants pillèrent le trésor et s'emparèrent d'une autre tapisserie du chapitre, composée « de draps de diverses couleurs, attachés l'un à l'autre, et coulant sur une corde », et qui était destinée à l'ornement du chœur, les jours de fêtes solennelles.

Jusqu'au XVIIIe siècle, la Tapisserie ne semble plus avoir d'histoire; on l'exposait périodiquement pour se conformer à l'usage, mais on y attachait si peu d'importance que c'est à peine si Béziers, un des historiens de Bayeux à cette époque, mentionne brièvement son existence.

[p. 13] C'est en 1724, qu'on commença à s'y intéresser comme à un sérieux document de notre histoire nationale. Un membre de l'Académie, Lancelot, ayant trouvé le dessin d'une faible partie de cette Tapisserie, dans la collection d'un de ses amis, Foucault, ancien gouverneur de la Normandie, le signala à ses collègues, mais aucune mention d'origine n'accompagnait le dessin. On ne savait quel était le modèle, sculpture? peinture? tapisserie? On se perdait en conjectures; les demandes de renseignements adressées à Caen restaient sans réponse, si bien que Lancelot finit par admettre, comme l'hypothèse la plus vraisemblable, que le dessin avait été pris à Saint-Etienne de Caen, sur le tombeau de Guillaume le Conquérant, détruit par les protestants en 1562!

Mais l'attention des savants était définitivement éveillée. Le P. Dom Bernard de Montfaucon, qui avait publié le dessin de Foucault dans le premier volume de ses Monuments de la Monarchie Françoise (1729), finit par apprendre l'existence à Bayeux de la Tapisserie. Il la fit dessiner et la donna tout entière dans le tome II de son ouvrage (1730). Alors Lancelot, après avoir fait contrôler l'exactitude des inscriptions, présenta à l'académie une nouvelle communication, qui contient une étude très remarquable de ce document et en signale toute la valeur [9].

Dès lors, la Tapisserie est connue du monde savant.

Un membre de la Société des antiquaires de Londres, Smart Le Thieullier en fait une intéressante étude, que publiera Ducarel. Ce savant, en 1767, au cours du [p. 14] voyage où il recueillit les éléments de son ouvrage sur les antiquités anglo-normandes, vit notre Tapisserie exposée dans la cathédrale, et il constata qu'elle occupait toute la nef.

C'est à cette époque que commencèrent les discussions sur son ancienneté et sa valeur historique.

Lyttleton [10] fut le premier à l'attribuer à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ier d'Angleterre, épouse de l'empereur d'Allemagne Henri V, et qui mourut en 1167.

Il semble que, devenue célèbre, la conservation de la Tapisserie était pour toujours assurée; néanmoins elle courut, en 1792, un des plus graves périls auxquels elle ait jamais été exposée. Les volontaires de Bayeux partaient défendre la France envahie, et pour protéger contre les intempéries leurs bagages entassés sur un chariot, on les avait couverts avec cette précieuse Tapisserie, trouvée dans la sacristie de la cathédrale. Le convoi allait partir quand un membre de l'administration du district, Leforestier, la fit enlever et remplacer par de vraies toiles à bâche. Puis pour la soustraire à tout nouveau péril il la conserva, pendant quelque temps, dans sa demeure. Alors plusieurs hommes éclairés, Moisson de Vaux, J.-B.-G. Delaunay, ancien député aux Etats Généraux, Bouisset, qui devint professeur de rhétorique au lycée de Caen, et Le Brisoys-Surmont, avocat, se firent les défenseurs de la Tapisserie. C'est leur énergique intervention qui empêcha de la lacérer pour orner le char de la fête de la déesse Raison. A cette époque, la majorité des Bayeusains n'y attachait aucune importance et ne la considérait que comme un vieux morceau de toile à employer à tout usage!

[p. 15] En 1803, Napoléon, alors premier consul, préparait à Boulogne une expédition contre l'Angleterre; il voulut alors connaître cette Tapisserie. Sur sa demande, elle fut transportée à Paris et exposée au Musée Napoléon. Le Dr Bruce et M. Fowke racontent que le Premier Consul vint la voir et sembla particulièrement frappé par la partie qui représente Harold sur son trône, effrayé de l'apparition de la comète, qui, dans l'opinion populaire, présageait sa défaite. Or, à cette époque, une autre comète se montrait dans le midi de la France, elle pouvait donner l'occasion de conclure que l'expédition de Boulogne était menacée d'un semblable désastre [11]. Sans nous arrêter à ce récit dont l'authenticité semble discutable, [p. 16] constatons que l'exposition de la Tapisserie à Paris consacra l'importance de ce document. Le directeur général des musées, Denon, fit rédiger un catalogue explicatif sous ce titre: « Note historique sur la Tapisserie brodée de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant ».