et l'abréviation
. Le
ne se rencontre que dans le septième, et on chercherait vainement, en dehors du troisième, l'abréviation formée d'un trait orné d'une boucle (Pl. IV, n° 32).
D'autre part, les bordures sont généralement remplies par des bâtons inclinés et des animaux, D'abord ces [p. 152] bâtons sont tantôt unis, tantôt ornés de bandes ou de dents de diverses couleurs. Le plus souvent ils sont séparés par des animaux ou des fleurons. Nous voyons au commencement du travail dans la bordure du bas, les animaux réunis deux par deux, ou les scènes représentées, séparées par deux bâtons inclinés, sans fleurons. Au contraire, en haut, on remarque d'abord des gros fleurons, rappelant les enroulements de la bande qui borde le commencement de la Tapisserie, et les animaux ne sont plus deux par deux. Ces fleurons vont bientôt disparaître: on ne les retrouve plus qu'au commencement de la troisième bande, où un essai analogue avait été tenté. Ils sont remplacés par un petit fleuron composé d'une tige, ornée de deux feuilles, qui mesure rarement plus de quatre centimètres; il a encore été adopté dans les deux bordures de la seconde bande (Pl. II et III); à la troisième (Pl. IV) après les gros fleurons, on en retrouve de petits semblables aux précédents, puis apparaît une innovation: les feuilles de la tige sont remplacées par de maigres entrelacs qui se répètent jusqu'à la fin de la tenture. Remarquons toutefois qu'à partir du cinquième morceau (Pl. VI), ils prennent plus d'importance, et que parfois la tige disparaît complètement. N'est-ce pas à la fantaisie des brodeuses qu'il faut attribuer ces variations, et ne constituent-elles pas une sorte de signature qui permet de séparer le travail de chacune?
A différentes reprises, la Tapisserie a été l'objet de travaux rendus nécessaires par le long usage. En 1842 notamment, au moment de l'exposer dans la vitrine où nous la voyons aujourd'hui, Lambert a fait opérer de nombreuses réparations qu'un examen permet de reconnaître çà et là. Tout l'épisode de Guy de Ponthieu et la [p. 153] fin de la Tapisserie avaient particulièrement souffert, et il a fallu procéder à une restauration, en tenant compte des points laissés dans la toile par les aiguilles des brodeuses, des parcelles de laine subsistant encore et enfin des anciens dessins, notamment de celui publié par Montfaucon. Cette restauration est loin d'être parfaite. Les ouvrières, qui ont accepté la délicate mission de l'opérer, n'ont pas assorti très exactement les laines qu'elles employaient avec les anciennes, et leur travail n'est ni aussi soigné, ni aussi fini. Dans toutes les scènes de l'épisode de Guy de Ponthieu notamment, on a abusé du noir beaucoup plus dur que le bleu très foncé employé primitivement. De là, dans toute cette partie, un caractère de rudesse qu'on ne trouve pas ailleurs. Ajoutons que les curieux, qui étudient patiemment la Tapisserie, ne tardent pas à être absolument séduits par le charme et l'harmonie des couleurs des parties qui nous sont parvenues intactes, et que c'est la crudité des tons qui révèle d'abord la restauration.
Quoi qu'on en ait dit, ce travail est bien normand, et n'omettons pas de rappeler à cet égard que, si les brodeuses anglaises avaient acquis une notoriété méritée par leur habileté, les normandes ne leur étaient pas inférieures; nous avons eu l'occasion de rappeler le talent de la duchesse Gonorre, grand'mère de Guillaume le Conquérant. L'art de la broderie continua d'être en honneur. Il servait à décorer les appartements comme à embellir les vêtements; ainsi, à leur mariage, le duc Guillaume et la duchesse Mathiide portaient des manteaux ornés de riches broderies de or traict à ymages et rien ne permet de les considérer comme de véritables raretés à cette époque.
[p. 154] Donc pour nous, la Tapisserie est une œuvre bien normande, conçue par un Normand [123], exécutée par des mains normandes [124].