Or, nous n'en voyons nulle part dans la Tapisserie. Les chevaliers ont le mors de bride, les étriers, la selle à arçons; ils sont très supérieurs aux cavaliers antiques; ils jouissent d'une stabilité inconnue jusque-là, ce qui leur permet d'accepter le combat et de frapper avec la lance l'adversaire qui leur fait face. Mais ils ne savent pas encore que ce nouvel harnachement leur permettra de modifier le maniement de la lance, de façon à rendre cette arme bien plus redoutable. Ils la tiennent encore à bout de bras, au lieu de l'appuyer solidement contre le corps et de se transformer en une sorte de projectile, qui puise sa force dans la vitesse du cheval. Si l'auteur de la Tapisserie avait connu un de ces héros des Chansons de geste, qui, frappant son adversaire d'un seul coup,

L'escut li fraint e l'osberc li derumpt

El' cors li met les pans de l'gunfanun

Pleine sa hanse l'abat mort des arçuns [168].

(v. 1227).

il n'aurait pas hésité de le représenter. Or, pas une fois on ne rencontre, ce qui sera si fréquent plus tard, un homme frappé à mort du même coup de lance qui a brisé son bouclier. Cependant quels ravages n'eût pas manqué de faire cette escrime dans les rangs de l'infanterie anglaise!

[p. 188] Si nous n'avons rien de tel, c'est que la Tapisserie a été dessinée à une époque de transition, où tout en ayant les perfectionnements matériels du nouvel harnachement, on n'en a pas déduit toutes les conséquences. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi générale?

De toute découverte importante et féconde, on n'aperçoit d'abord que les avantages les plus immédiats; et c'est seulement l'usage qui permet de constater les autres.

La Chanson de Roland, au contraire, nous montre les chevaliers en pleine possession de l'escrime nouvelle. C'est donc qu'entre les deux œuvres s'est écoulé le temps nécessaire pour la découvrir et la généraliser. Impossible, faute de documents, de préciser la durée de cette période de transition; mais elle n'a pas dû être longue: la nouvelle escrime présentait trop d'avantages pour ne pas être accueillie d'enthousiasme [169].

Cette différence d'escrime est d'autant plus importante à signaler, que la Chanson de Roland est bien normande, comme la Tapisserie, et qu'on ne peut soutenir que le progrès, constaté dans la Chanson de Roland, n'était pas encore connu là où la Tapisserie a été faite [170].