Lettré, érudit, polyglotte, Liszt écrit avec une rare élégance l'allemand, l'italien, le français. Il a publié en Allemagne deux volumes sur Gœthe et Richard Wagner, où le littérateur doctrinaire affirme sa foi musicale avec une ardente conviction. Les revues spéciales, allemandes et françaises, ont eu longtemps Liszt pour collaborateur et publié de lui d'intéressants articles d'esthétique musicale. La monographie de Chopin est une belle étude écrite avec le cœur d'un ami, l'âme d'un poète.
F. Liszt a été promu commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur sous Napoléon III, qui n'aimait pas la musique, mais prenait intérêt aux causeries artistiques quand Auber les animait de ses fines reparties. Liszt, invité aux Tuileries à une soirée intime, fut prié par l'impératrice de lui dire une de ses œuvres de prédilection, la marche funèbre de Chopin. Le grand virtuose l'exécuta avec un sentiment poétique si profond, une expression douloureuse si vraie, si communicative, que l'auditoire en fut touché jusqu'aux larmes. L'impératrice, qui venait de perdre sa sœur, la duchesse d'Albe, éprouva une très vive émotion, et remercia Liszt avec effusion; l'empereur voulant aussi témoigner sa sympathie à l'artiste, chargea le ministre des Beaux-Arts de conférer à Liszt le grade supérieur à celui déjà obtenu. Or, ce grade supérieur était celui de commandeur de la Légion d'honneur. Parmi les compositeurs illustres, seuls, Cherubini, Rossini, Meyerbeer, Auber[8] et Halévy avaient reçu cette haute distinction. Ambroise Thomas, Charles Gounod et Verdi n'étaient encore que de simples officiers de l'ordre.
Il serait injuste de terminer ce rapide portrait d'un grand virtuose, d'un grand musicien, sans parler des belles et nobles qualités de l'homme. Généreux jusqu'à la prodigalité, ne comptant jamais avec les incertitudes de l'avenir, ouvrant largement sa bourse à tous les artistes malheureux, secourant toutes les infortunes, le premier à souscrire à toutes les œuvres de bienfaisance ou à toutes les entreprises artistiques, agissant avec une largesse de souverain où de grands seigneurs font quelquefois acte de petits bourgeois, Liszt a consacré aux progrès de l'art ou au soulagement des artistes malheureux la majeure partie des sommes considérables recueillies dans ses innombrables concerts. Point capital sur lequel Liszt diffère singulièrement de son illustre émule en virtuosité, Paganini, dont la réputation d'avarice est restée légendaire.
Mme Érard possède un très beau portrait de Liszt jeune homme, par Ary Schæffer. Le maître hongrois y a le port et les allures d'un poète byronien. Actuellement les lignes de la figure rappellent beaucoup le médaillon du Dante. Sous une apparence froide, hautaine, le regard a conservé la vivacité et la force de la jeunesse, la bouche est grande et souvent contractée par un demi-sourire, le nez accusé, le front fuyant, la chevelure argentée très abondante et rejetée en arrière. La vie tout entière s'est réfugiée dans ces yeux fascinateurs qui ont gardé quelque chose de l'enthousiasme des foules, un reflet du foyer rayonnant d'où sont sorties tant d'ovations. On peut discuter le virtuose et le compositeur, nature complexe, mais l'homme d'énergie, de communication intime et directe avec le public est incomparable. Cette faculté d'action et cette facilité d'enthousiasme ont causé quelquefois ses fautes de goût, mais feront toujours sa grandeur. Liszt est de ceux à qui il faut beaucoup pardonner parce qu'ils ont été beaucoup aimés.
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P. S.—La deuxième édition de ces études biographiques était sous presse lorsque la mort a frappé, à huit jours de distance, le 6 et le 14 janvier 1888, deux grands artistes que je m'honore d'avoir comptés au nombre de mes amis les plus chers: Henri Herz et Stephen Heller.
J'adresse un dernier adieu à ces maîtres illustres dont j'ai raconté la vie, apprécié l'œuvre et qui ont fait école chacun à son heure. Liszt aussi, le prodigieux virtuose, est mort l'an passé quelques semaines après son dernier voyage à Paris, où les ovations et les fêtes ont achevé de briser ses forces vitales sans amoindrir les hautes et belles facultés de sa riche intelligence.
| TABLE DES MATIÈRES | ||
|---|---|---|
| [I.] | F. Chopin | [7] |
| [II.] | Bertini | [21] |
| [III.] | Stephen Heller | [31] |
| [IV.] | Henry Herz | [41] |
| [V.] | Clementi | [52] |
| [VI.] | E. Prudent | [68] |
| [VII.] | Madame Pleyel | [77] |
| [VIII.] | Amédée de Méreaux | [86] |
| [IX.] | John Field | [96] |
| [X.] | F. Kalkbrenner | [106] |
| [XI.] | Dussek | [116] |
| [XII.] | Ch. Valentin Alkan | [126] |
| [XIII.] | Cramer | [135] |
| [XIV.] | Gottschalk | [143] |
| [XV.] | Steibelt | [155] |
| [XVI.] | S. Thalberg | [165] |
| [XVII.] | Madame Farrenc | [176] |
| [XVIII.] | Hummel | [184] |
| [XIX.] | Moschelès | [192] |
| [XX.] | Zimmerman | [202] |
| [XXI.] | Ferdinand Ries | [212] |
| [XXII.] | Camille Stamaty | [222] |
| [XXIII.] | Ferdinand Hiller | [233] |
| [XXIV.] | Louis Adam | [244] |
| [XXV.] | Théodore Dœlher | [252] |
| [XXVI.] | Madame de Montgeroult | [262] |
| [XXVII.] | Lefébure-Wély | [271] |
| [XXVIII.] | Goria | [282] |
| [XXIX.] | Czerny | [292] |
| [XXX.] | Liszt | [303] |
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IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ, TOURS.