«Feu! feu à vendre! Voici le marchand de feu! Mesdames, approvisionnez vos chaufferettes! Voici le marchand de feu!»
Sa voix mâle et sonore avait traversé le marché de la rue Saint-Denis à la Halle aux Draps. Un immense éclat de rire accueillit ce cri bizarre, qui venait augmenter la collection des cris de la rue. Mais il avait excité la curiosité, on s’approchait, on voulait voir, on voulait savoir. Les plus hardies d’entre les marchandes se hasardèrent à lui demander de voir sa marchandise. Lui, toujours galant et conservateur fidèle des traditions de la chevalerie française, il s’empressa de leur montrer l’intérieur du fourgon, qui semblait une fournaise ardente. Elles firent faire leurs chaufferettes pour un sou, et dès le lendemain elles se chargeaient, en caquetant, de lui rendre inutile toute publicité. On ne parla plus dans les halles que du nouveau commerçant. La mode vint de se faire faire sa chaufferette et son gueux par le marchand de feu, qui était si gai, si bon enfant, qui avait toujours le mot pour rire.
Aujourd’hui, M. Jannier emploie quinze à vingt vieilles femmes à sa fournaise; elles carbonisent des mottes tous les jours de l’année, hiver comme été. Il a quatre vigoureux chevaux percherons qui traînent, non plus des voitures doublées en tôle, mais des espèces de locomotives en fer battu, qui ont des noms inscrits en lettres noires sur des plaques de cuivre: Vulcain, Polyphème, Cyclope, Lucifer, absolument comme les machines d’un chemin de fer. Ces voitures distribuent du feu à toutes les femmes des halles et marchés de Paris, depuis le faubourg Saint-Antoine et le Temple jusqu’aux faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré. Outre cela, il fournit les chaufferettes des vieillards de plusieurs grandes maisons de refuge, et, si l’administration de l’Assistance publique mettait en adjudication la fourniture du feu aux femmes de la Salpêtrière et aux vieillards de Bicêtre, M. Jannier soumissionnerait, et son rêve, qui est déjà aux trois quarts réalisé, se trouverait surpassé. Il pourrait recevoir à sa table chaque jour MM. Deshayes, Saint-Ernest, Christian, Ernest Vavasseur, venir voir jouer ces messieurs dans sa loge prise au bureau de location, et s’y faire mener, non pas dans sa demi-fortune, mais bien dans une bonne et douce calèche traînée par deux beaux chevaux du Mecklembourg.
Certes, il y a des fortunes immenses à la halle, mais il ne faut pas croire pour cela qu’il suffise d’approcher du carreau des Innocents et d’avoir une idée pour à l’instant voir les croûtes de pain et le feu de mottes se changer en or. Là aussi il y a les vaincus de la fête, les Pierres qui roulent en n’amassant point de mousse. Il gravite autour des marchés une infinité de pauvres hères qui ne gagnent leur pain qu’avec des peines infinies et qu’en l’arrosant de leur sueur. Ceux dont nous parlions tout à l’heure, les Bricoleurs, par exemple, sont des gens actifs, entreprenants, hardis, qui ne reculent devant aucun travail, qui s’offrent pour tout faire, qui portent des fardeaux à assommer un bœuf, font dix lieues avant le lever du soleil, sont prêts à toute course, à toute commission, à tout labeur connu ou inconnu. Ils n’épargnent ni leurs bras ni leur corps; ils sont dévoués, probes; ils ont toutes les qualités qui distinguent l’honnête homme, et cependant ils ne recueillent pour tant de qualités qu’un salaire souvent insuffisant.
La Réveilleuse, qui passe toutes les nuits à parcourir en tous sens les quartiers de Paris pour aller réveiller les marchands, les forts, les porteurs et les acheteurs de la halle, n’a que dix centimes par personne et par nuit. Souvent il lui faut héler sa pratique pendant un quart d’heure avant de recevoir une réponse. Pour peu qu’un coup de picton de trop se soit égaré dans le gosier de l’abonné, il s’endort la tête lourde; la pauvre réveilleuse est obligée de monter trois ou quatre étages pour l’arracher aux douceurs du lit. Elle est reçue par des grognements, des bourrades. Rien ne l’émeut: elle a sa conscience pour elle; elle sent qu’elle fait son devoir, et elle sourit encore à ceux qui l’injurient, persuadée qu’elle est que le lendemain ils la remercieront de son insistance.
L’état de réveilleuse est un des plus durs et des plus fatigants de tous ceux qui s’exercent aux alentours des halles et marchés, et néanmoins c’est un des moins rétribués. Jadis les réveillés donnaient aux réveilleuses de quatre à six sous; mais, aujourd’hui que les affaires vont bien, que les loyers augmentent, la concurrence s’en est mêlée, et, quoique les somptueuses bâtisses de la rue de Rivoli aient éloigné du quartier presque toute la population des halles, il y a des réveilleuses qui s’offrent à dix centimes, et qui sont obligées, pour satisfaire leurs pratiques, de se transporter jusqu’au fond des faubourgs bien avant l’heure qui leur est désignée. Auparavant, lorsque l’agglomération existait dans le quartier Saint-Denis, une bonne réveilleuse (car là comme partout il y a des gens qui ont du talent, qui sont plus ou moins appréciés; les voix claires et perçantes, par exemple, sont surtout recherchées), une bonne réveilleuse, disions-nous, pouvait avoir jusqu’à quinze et vingt clients, ce qui lui faisait une journée de trente à quarante sols par jour, sans compter les bonis, plus les ménages des réveillés, qui lui étaient presque toujours octroyés. Aujourd’hui, il est presque impossible, avec la dissémination causée par les démolitions nouvelles, d’en réunir plus de cinq ou dix. C’est donc un état perdu, pour le moment du moins.
L’Ange gardien semble devoir subir le sort des réveilleuses; il a beaucoup perdu de son importance avec les démolitions, mais il lui reste une ressource: il se retire aux barrières, où il aura encore de l’ouvrage pendant de longues années.
Mais, à propos, qu’est-ce qu’un ange gardien? Je vais vous l’expliquer. On nomme ainsi un homme qui est préposé, chez les marchands de vin et dans les cabarets en renom, à la surveillance des ivrognes. Il les prend sous sa protection, il les reconduit chez eux, et il en répond au cabaretier qui les a confiés à ses bons soins. Il doit les défendre, au besoin les coucher, en un mot ne les quitter qu’alors qu’ils sont en sûreté, loin de la portée des voleurs dits au poivrier, gens sans foi, sans croyance, qui dévalisent les ivrognes, sans respect pour le dieu Bacchus, dont ils sont les fervents adorateurs.
N’est pas ange gardien qui veut. On ne peut se figurer toutes les qualités qui lui sont demandées. Il passe un examen où plus d’un bachelier échouerait. Un bon ange gardien doit être sobre; sans cela il boirait avec son protégé, et tout serait perdu.
Les ivrognes veulent toujours boire, même alors qu’ils ne peuvent plus porter leur vin. Et il n’y a pas de femme désirant une parure, de solliciteur demandant une place, qui emploient plus de détours, plus de paroles doucereuses, plus de flatteries que l’ivrogne. Il devine toutes les insinuations, toutes les câlineries des coquettes les mieux exercées, pour arriver à son but. L’ange doit demeurer ferme, impassible, ne se laisser induire en aucune tentation, aller droit son chemin, n’accédant à aucune prière, ne se laissant intimider par aucune menace. Il doit être brave, en effet, car il faut qu’il tienne tête à ceux qui ont le vin mauvais, qu’il soit toujours prêt à se jeter au milieu de la rixe lorsque le client se livre à ses ébattements sur les épaules de quelque passant peu endurant. Et puis, de quelle patience ne doit-il pas être doué pour comprendre et réfuter toutes les divagations que suggère le vin dans ces cerveaux exaltés, en délire, qui semblent jouer aux propos interrompus? Il doit savoir flatter la manie de son compagnon, entrer dans ses vues, le comprendre, s’en faire écouter et l’intéresser par une conversation vive et animée. C’est alors qu’il rendrait des points à tous les diplomates pour la finesse, l’à-propos de ses reparties, et sa façon de plaider le faux pour arriver au vrai. A toutes ces qualités morales l’ange gardien doit joindre les qualités physiques les plus remarquables. S’il n’est adroit, vigoureux, ingambe, il devient impropre à remplir ses fonctions, car il lui faut souvent emporter son homme sur ses épaules pour l’arracher aux tentations et aux collisions si fréquentes aux barrières et à la halle.