C’est tout un monde à part, nous disait-il, que la population des forains; il serait très curieux de les étudier. Figurez-vous qu’il y a là des familles entières qui n’ont jamais habité dans des maisons; les enfants naissent, vivent, grandissent et meurent dans ces longues et larges voitures qu’on rencontre souvent sur les routes, et dans lesquelles ils couchent, font leur cuisine et transportent tout leur mobilier. Ils se marient entre eux, et les nouveaux conjoints ne font que passer d’une voiture dans une autre. Un enfant n’a pas deux ans qu’on lui a déjà assoupli les reins pour lui apprendre la dislocation et les sauts de carpe. Il fait ses exercices d’agilité, il danse la danse des œufs, à l’âge où les autres enfants font à peine leurs dents. Ce petit être, à dix ans, connaît à fond toutes les roueries qu’on n’apprend dans le monde que par une longue pratique de la vie, et la fréquentation assidue des sociétés les moins mêlées. Lorsque les autres balbutient papa, maman, et jouent à la poupée, lui, il entortille déjà le pétrousquin en faisant la manche (il sait attraper le public en faisant la quête). C’est pitié de voir ces vieux enfants qui raisonnent de tout et avalent le canon comme des hommes. Les gens du monde croient qu’Eugène Sue a exagéré les caractères de Bamboche et de Basquine. Non, le profond moraliste n’a fait qu’atténuer, au contraire, ce que ces mœurs nomades ont d’horrible. Il faut avoir un corps de fer, un cœur d’acier, une âme de bronze, pour vivre de cette vie-là.
Vient ensuite le truqueur. On appelle ainsi tous ces gens qui passent leur vie à courir de foire en foire, de village en village, n’ayant pour toute industrie qu’un petit jeu de hasard. Cela s’appelle passe-carreau, le chandelier, etc. Le jeu du chandelier consiste à abattre un chandelier de feutre sur lequel on a mis I sol. Le joueur, armé d’une longue baguette, doit d’un seul coup faire tomber ces deux objets hors de l’assiette qui les supporte. On joue ordinairement un lapin, de l’argent ou des macarons. Cet exercice paraît fort simple au premier abord, et le truqueur l’exécute avec une telle facilité que tout le monde veut essayer. On s’entête à gagner, les paris s’engagent entre le marchand et le joueur, et bientôt celui-ci quitte la place le gousset à sec.
Il est tel industriel de ce genre qui part au printemps, emportant un lapin dont, à la fin de la campagne, il fait une excellente gibelotte. Pendant les six mois du beau temps, il gagne de quoi passer grassement son hiver. Voici la mise de fonds: un chandelier en feutre, deux sous; une assiette, trois sous; un lapin, trente sous. Quant à la baguette, il la cueille au premier aulne qu’il rencontre sur son chemin. Ajoutons-y le sou à mettre sur le chandelier: total, trente-six sols. C’est avec ce capital qu’il vit, qu’il nourrit sa femme, qu’il élève plusieurs enfants, et qu’il finira par acheter quelque beau domaine. Il y a peu de financiers, même à la Bourse de Paris, qui sachent mieux faire suer leur argent.
Dans certains pays, les fêtes sont organisées par des particuliers. Ces pays-là sont la terre promise des banquiers du biribi, du passe-carreau et du chandelier. On charge ordinairement de la surveillance de la foire le garde champêtre du lieu ou un des gardes du plus riche propriétaire. Alors les truqueurs font ce qu’ils nomment une bouline, c’est-à-dire une collecte entre eux, et ils chargent un compère de distraire le surveillant, de l’emmener à l’écart, de l’inviter et de le griser. Alors, malheur aux pauvres pétrousquins (particuliers) qui s’aventurent à jouer! ils sont rançonnés sans merci. Une sentinelle veille pendant ce temps avec mission de signaler l’approche fortuite de la maréchaussée: la gendarmerie a tant de préjugés!
Si vous vous êtes promené dans une fête de village, vous avez dû jouer au quatre-vingt-dix. Ce jeu est une espèce de loto, et l’un des spectateurs se charge de remplir l’office du destin: il plonge la main dans un sac et en retire le numéro qui doit faire un heureux. On y gagne ordinairement de la porcelaine. Vous y voyez des déjeuners, des vases superbes, de belles pendules, etc. Le quatre-vingt-dix a droit à une pièce au choix du gagnant, mais ce gagnant est presque toujours un ami sûr, un compère, qui emporte son gain, fait le tour de la tente et remet l’objet gagné à son premier et seul propriétaire, le banquiste. Quelquefois celui-ci offre à son compère, devant tout le monde, de le reprendre pour cent cinquante ou deux cents francs. Le compère n’a garde de refuser, et on lui compte la somme. Le public, alléché par un tel gain, passe sa soirée à tirer des numéros, et s’en retourne chez lui, emportant des coquetiers, deux ou trois verres communs et des tasses dépareillées. Le tour est fait, le combrousier a été mis dedans.
Il existe dans les foires des environs de Paris une boutique de porcelaines véritablement luxueuse; on y voit de tout, des vases d’église et des glaces dignes de figurer dans le boudoir d’une petite-maîtresse; les mille caprices de la mode y chatoient, coffrets ornés de médaillons ciselés et verres de Bohême. La boutique est tenue par une dame agréable et sa demoiselle, qui est charmante. Lorsqu’elles arrivent dans un village, en demandant au maire la permission d’étaler, elles commencent par faire un don de cent à deux cents francs aux pauvres de la paroisse. Cela fait du bruit dans le pays; la dame et sa demoiselle assistent à la grand’messe et n’ouvrent leur boutique qu’après l’office divin. Cela fait très bien. La haute société du lieu s’empresse d’accourir au magasin de ces dames: les femmes pour voir une personne si pieuse, les jeunes gens pour contempler les beaux yeux de la demoiselle. La partie s’engage; c’est à qui restituera en détail la somme si généreusement donnée aux pauvres. Et voilà comment il se fait que la dame possède aujourd’hui deux maisons sur le pavé de Paris et que la demoiselle a dû l’an dernier épouser un notaire. Parlez-nous de la philanthropie! c’est le meilleur placement qu’on ait encore trouvé. Demandez à messieurs tels et tels, qui se sont fait de si bonnes rentes en visitant les pauvres prisonniers.
Donc M. Hébard traversait tout ce monde-là, mais en philosophe observateur. Il était un peu poète, et faisait des couplets; un peu orateur, et composait des parades; un peu acteur, et jouait ses œuvres; et cela en continuant de rêver à son Voltaire. Enfin, un jour, jour à jamais mémorable, la troupe d’acrobates à laquelle appartenait M. Hébard donnait ses représentations à Montargis. Un régiment qui passait fit sa grande halte sur la place de la ville. Il menait à sa suite tout son attirail de guerre, et notamment un petit four ambulant. M. Hébard, qui se connaissait en fours, voulut voir celui-ci. Il l’examina et s’en fit expliquer tout le mécanisme. Il eut affaire à un homme qui, par amour-propre, lui donna tous les renseignements possibles. C’était le boulanger du corps. Ce soldat-boulanger était un noble, de très haute naissance, dont la famille avait été ruinée et dispersée par les événements. Ne sachant que faire, sans état, sans ressources, il s’était fait soldat pour vivre, croyant gagner l’épaulette en six mois; mais son éducation était trop négligée, et on le relégua à la manutention des vivres. Là il devint boulanger, et excellent boulanger. En 18.. il était donc attaché comme maître boulanger à un régiment de ligne. Nous le reverrons bientôt. Mais revenons.
M. Hébard vit tout de suite une belle fortune dans ce simple four de campagne. En remontant sur son estrade pour faire sa dernière parade, il feuilletait déjà dans son imagination les premières pages de son Voltaire, édition Touquet. En effet, en revenant à Paris, le premier soin de notre voltairien fut de courir chez les fabricants de tôle et de se faire construire un appareil semblable à celui qu’il avait admiré la veille à Montargis.
Le dimanche suivant, il s’établissait dans une des avenues des Champs-Élysées. C’était le temps de la vogue de M. Coupe-Toujours, le marchand de galette du boulevard Saint-Martin. M. Hébard, d’après ce principe que tout état laisse une glane pour quelqu’un, se mit à glaner sur M. Coupe-Toujours. Il se fit fabricant de galette ambulant; il courut les fêtes et les foires, traînant toujours derrière lui son établissement. Il eut un moment de grande vogue; mais, voyant qu’il était menacé d’une nombreuse concurrence, au lieu de s’y opposer, il se mit à faire fabriquer des fours pareils au sien, et les vendit à qui en voulut; puis, avec son juste instinct, sentant que l’affaire ne pouvait durer, il laissa cette industrie, devenue vulgaire, pour se faire fabricant de pain d’épice commun.
Au premier coup d’œil, faire du pain d’épice ne paraît pas être une grande innovation. Les Champenois de Reims sont réputés pour fabriquer le meilleur; mais le faire à si bon marché que personne ne puisse rivaliser avec vous, voilà la malice. Il fallait trouver quelque prodige de la chimie qui remplaçât la farine de seigle, comme les gargotiers de la barrière savent remplacer, dit-on, le bœuf par du cheval et le lapin par du chat.