«1º Si par rognures vous entendez les morceaux de coupons de soie, ou gardannes, vous ne vous êtes pas inquiété d’une branche fort lucrative de l’industrie parisienne.

«Ces rognures sont défilées, peignées, mises en bottes et revendues à des fabricants qui en font de très magnifiques étoffes. Cela se vend encore pour rassortiment aux femmes qui ont besoin de raccommoder des robes neuves auxquelles il est arrivé des accidents.

«2º Si au contraire vous entendez par rognures les morceaux qui restent aux couturières et tailleuses de robes, après qu’elles ont fait leur office, vous vous trompez encore. Ces morceaux, qui sont grands comme les deux mains, se vendent en balles dans les provinces; ils servent aux ménagères des petites villes à faire de ces couvre-pieds multicolores qui font la joie des femmes de la campagne et charment les ennuis des longs jours de la vie des champs. Vous n’êtes pas sans en avoir rencontré dans vos voyages: c’est fort laid, cela attire l’œil, chatoie, éblouit et finit toujours par agacer les nerfs. Mais on aime cela en province, on le trouve de bon goût. Et des goûts et des couleurs, vous le savez, on ne peut discuter.

«3º Enfin, si vous entendez par rognures ces petits morceaux, ces bandes, ces lisérés que l’on détache d’une robe lorsqu’elle est trop large ou trop longue, ou lorsqu’on ne peut pas assembler deux lés, cela se vend, cela se livre; cela rentre dans ma partie.

«Je vais donc avoir l’honneur de vous expliquer mon industrie, qui en vaut bien une autre. C’est moi qui ai eu l’honneur d’inventer les édredons de soie, et je vis de mon métier depuis plus de quarante ans.

«Je n’ai jamais eu, comme beaucoup de vos industriels, le bonheur d’avoir ma matière première pour rien. On me l’a toujours vendue, et je l’ai toujours payée comptant. Et cependant, avant moi, on jetait à la borne tous ces rogatons. Mais les femmes sont plus curieuses, plus intéressées que ne le sont les hommes. Dès qu’elles voient qu’une d’entre elles s’occupe spécialement d’une chose, elles veulent savoir pourquoi; et, si elles aperçoivent le moindre commerce, elles préfèrent brûler ce qui peut leur servir que de le donner pour rien. C’est là un trait caractéristique de notre sexe. Enfin tant il est que j’ai su faire quelque chose de ce qui ne servait à rien. Aujourd’hui j’occupe une douzaine d’ouvrières, toutes bossues, percluses, contrefaites. Je préfère celles-là: elles sont moins distraites, elles ne sont tourmentées ni par l’envie d’aller au bal ni par l’heure des rendez-vous. Je suis certaine au moins qu’à huit heures du soir il ne se trouvera pas tout un bataillon de godelureaux en faction devant ma porte. Mes employées sont toutes sages, rangées, exactes: elles sont assez laides pour cela.

«Leur travail est d’ailleurs facile, monotone, mais peu fatigant. Un enfant de quatre ans le pourrait faire aussi bien que la meilleure ouvrière. Il ne consiste qu’à faire de la charpie avec des rubans, à défiler des rognures de soie. Tous ces fils, réunis, enfermés dans une enveloppe de soie, font des édredons doux, légers et chauds. Ils se vendent surtout au Temple, où quelquefois les marchandes les mêlent avec de l’édredon véritable pour les acheteurs inexpérimentés.

«J’ai l’honneur, etc.

«Veuve Baron.»

«P.-S. Si vous aviez un moment à perdre, venez visiter ma maison; je me ferai un véritable plaisir de vous montrer mes produits.»