Nous ne quitterons pas les bords du canal sans signaler la Manufacture de pipes culottées. Ce sont deux commerçants, presque des érudits, qui, par une invention très ingénieuse, pourraient fournir en quelques heures des pipes culottées à toute l’armée d’Orient. Encore des spécialistes.

Le culottage des pipes en grand vient de donner le coup de mort à toute une classe de petits industriels, les culotteurs de pipes en détail. En vous promenant le long des quais, vous rencontriez une légion de bohémiens se prélassant gravement au soleil en aspirant la fumée de leur pipe. Vous vous demandiez alors comment tous ces lazzaroni de Paris, sales, déguenillés, pouvaient passer leur temps à fumer, sans rien faire. C’est que leur occupation consistait précisément à fumer. Ils recevaient d’un entrepreneur, en échange d’une pipe bien culottée, noircie sans suif, sans matière étrangère et sans procédé, vingt centimes de tabac, une pipe neuve et vingt centimes en monnaie. Ils pouvaient exécuter ainsi deux de ces chefs-d’œuvre par jour. Produit net, 40 centimes, qu’ils employaient ainsi:

Un arlequin (viande mêlée de légumes et autres ingrédients)10 c.
Un canon de quelque chose de violet, ayant nom vin10
Pain ou pommes de terre en chemise, une livre10
Coucher dans un garni au dortoir, sur l’édredon de trois pieds (c’est ainsi qu’on nomme la paille)10 c.

On ne peut pas réduire la vie matérielle à de plus minimes proportions. Eh bien! aujourd’hui, c’est un métier mort: l’industrie l’a tué. On fumera dans des pipes culottées par un procédé chimique, lequel consiste à les tremper dans une décoction de tabac après les avoir légèrement fait chauffer.

Les pipes de ce genre sont aussi parfumées que les anciennes, et l’emportent en élégance, en régularité, en propreté surtout. Cette étrange manufacture occupe dix ouvriers gagnant cinq francs et vingt ouvrières payées à raison de trois francs. Elle expédie chaque jour cinq à six caisses de mille pipes en province, et Paris en garde autant pour lui seul.

Mais voici venir un spécialiste bien autrement curieux. Nous voulons parler de celui qui gagne sa vie à deviner les rébus, les charades et les logogriphes que certains journaux proposent à l’intellect de leurs abonnés. Dans les quartiers de Paris habités par les petits rentiers, il y a des cafés, des estaminets et des pensions bourgeoises où, quand ces problèmes ont paru dans la feuille du matin, il règne une agitation extraordinaire. Chacun croit avoir deviné.

On pérore, on crie, on parie, on s’échauffe, on dispute même, et l’on finit par en appeler aux lumières du maître de l’établissement. Qu’on juge de son embarras s’il ne peut trancher la difficulté par une explication positive. Heureusement notre industriel, qui connaît son Paris, qui a remarqué ce goût effréné du petit rentier pour le rébus, a imaginé d’en vivre. Il s’est donc constitué l’Œdipe universel. Les jours de rébus, il fait sa tournée de grand matin, il visite tous les endroits de ce genre, donne secrètement, par écrit, au maître de la maison, l’explication qui doit mettre tous les habitués d’accord, et reçoit cinq sous pour prix de cette pacifique mission. Sa clientèle, qui prit naissance au Marais, a gagné peu à peu les quartiers circonvoisins. Maintenant il est obligé d’employer un homme pour distribuer ses explications. Il se fait ainsi une cinquantaine de francs par rébus. Or, il y en a trois par semaine, ce qui lui procure une somme de six cents francs par mois.

Le talent divinatoire de ce spécialiste eût été fort utile, il y a quelques années, aux voisins d’une maison de la rue Bichat. Tous ces voisins étaient littéralement dévorés, ils ne cessaient de se gratter, ils en perdaient l’épiderme et le derme: la lèpre semblait s’être abattue dans le quartier. Une enquête eut lieu, et l’on découvrit enfin que ladite maison était occupée entièrement par Mˡˡᵉ Rose, éleveuse de fourmis.

Mˡˡᵉ Rose est une femme de quarante-deux ans; elle a l’aspect terrible; sa figure et ses mains sont tannées comme si elles avaient été préparées par un habile ouvrier en peau de chagrin; elle porte des brassards, elle est vêtue de buffle, comme les archers de la ballade, et, malgré cette armure, elle est rongée elle-même par ses élèves; les ingrats! Mais elle est arrivée à un tel état d’insensibilité, son cuir est tellement durci, racorni, qu’elle a son lit au milieu de ses sacs de marchandise, et que leur morsure n’a plus aucun effet sur elle. Aussi, lorsque la police visita son établissement, elle parut très étonnée et dit:

«Comment peut-on se plaindre de ces petites bêtes? Voyez, je vis au milieu d’elles, et je ne m’en sens pas plus mal. Il faut que l’on m’en veuille. Le monde est si méchant!»