LES OISEAUX DE NUIT
LA HALLE DE PARIS A LA LUMIÈRE DU GAZ.
A partir de minuit, heure terrible ou charmante, si l’on en croit les poètes d’opéra-comique, heure des amants, des voleurs, des joueurs et des fruitiers, le vaste espace compris entre la pointe Saint-Eustache et la rue de la Ferronnerie, la halle, en un mot, s’anime et se remplit de mouvement, de tumulte et de vacarme: le sabbat de notre civilisation commence. C’est un contraste étrange, plein de terreurs et d’enseignements. Tout le Paris honnête sommeille. La halle veille seule. Les fenêtres, ces yeux des maisons, se sont éteintes peu à peu; le silence s’est emparé du reste de la ville. Mais pénétrez, si vous en avez l’audace, dans ce qu’on nomme le carreau des Innocents: tout change; c’est un pêle-mêle de maraîchers, de porteurs, de paysans, de revendeurs de fruits et de légumes, de forts de la halle, d’inspecteurs, de sergents de ville, de cuisiniers. Les jurons s’entre-choquent; les cris se répondent d’un bout à l’autre du marché; les hommes, les chevaux, les charrettes, se croisent, se heurtent, s’injurient.
Puis de tous les cabarets d’alentour partent des chansons grossières, des cliquetis de bouteilles brisées, des bruits de chocs de verres, des interpellations bizarres, des propos nauséabonds. Tous les timbres de la voix humaine, depuis les plus aigus jusqu’aux plus graves, se confondent pour former le tapage le plus assourdissant que jamais oreille humaine ait pu supporter.
Votre nerf olfactif n’est pas affecté moins désagréablement. Il y a là des émanations si multiples, des mélanges d’odeurs si hétérogènes, que vous tombez bientôt dans un état très voisin de l’apoplexie. Les fleurs aux suaves parfums gisent à côté de bottes d’oignons; les violettes se cachent sous des tas de choux; la rose s’épanouit parmi les carottes; les fruits enfin sont entassés pêle-mêle avec les plantes médicinales et sont arrosés quelquefois par la boue du même ruisseau.
Du reste, il faut avoir exploré les environs de cet immense bazar végétal pour se faire une idée de toutes les misères et de tous les vices qui dévorent et dégradent une partie de la population. Rassemblez toutes vos forces, assurez votre cœur contre le dégoût, et hasardez-vous, en observateur, en philosophe, chez les marchands de vin et surtout chez les liquoristes qui ont la permission d’ouvrir leurs bouges pendant toute la nuit. Chacun de ces cabarets a sa physionomie, sa réputation, ses excentrics, ses habitués, ses fidèles, qui ne vont guère autre part. Voici, par exemple, la lanterne triangulaire de Paul Niquet; nous lui devons la priorité: quand un homme a su se créer un nom, dans quelque industrie que ce soit, cet homme a nécessairement dépensé une plus grande somme d’intelligence et d’activité que ses confrères.
On pénètre dans cet établissement par une allée étroite, longue et humide. Le pavé est le même que celui de la rue: c’est du grès de Fontainebleau; mais il est tellement piétiné par les nombreux clients que la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, aux jours des grands dégels, peuvent passer en comparaison pour d’agréables promenades. Les habitués déposent le long des murs leurs hottes et leurs fardeaux pour arriver jusqu’à la salle principale, nous devrions dire tout simplement hangar, car cette boutique n’est qu’une ancienne petite cour sur laquelle on a posé un vitrage. Elle est meublée de deux comptoirs en étain, où se débitent de l’eau-de-vie, du vin, des liqueurs, des fruits à l’eau-de-vie, et toute cette innombrable famille d’abrutissants que le peuple a nommés dans son énergique langage casse-poitrine. En face de ces comptoirs, contre le mur et fixé par des supports en fer, est un banc de chêne où se reposent les consommateurs. C’est là qu’ils font la sieste, c’est là qu’entre deux rondes de police ils essayent un peu de sommeil, au milieu des cris, des vociférations, des disputes de ceux qui se tiennent debout devant le comptoir. On vante le sommeil de Napoléon la veille d’Austerlitz et celui de Turenne sur l’affût d’un canon, je ne sais plus à quelle bataille; mais qu’est-ce que ces somnolences inquiètes, agitées, auprès du lourd et profond sommeil de ces parias, obligés, la plupart, de voler même le moment de repos qu’ils prennent à la dérobée: car il est défendu de dormir dans le cabaret de Paul Niquet; il faut consommer, se tenir debout et parler, ou bien la police, qui ne dort jamais, enlève les dormeurs et leur fournit un lit au poste de la halle aux draps.
Les comptoirs, lourds et massifs, sont chargés de brocs, de fioles et de bouteilles de toutes formes, portant des étiquettes bizarres: Parfait amour, Délices des dames, etc., ornées de petites gravures grotesquement coloriées, dont quelques-unes représentent Napoléon, les bras croisés sur la poitrine; celles-là renferment naturellement la Liqueur des braves. On y voit aussi un affreux buste, barbu et empanaché, que les érudits du lieu disent figurer le Béarnais. Le nom tout pastoral du mélange qu’il renferme est celui-ci: Petit-lait d’Henri IV. Du reste, pour dix centimes, on vous servira là un verre de liqueur de la Martinique, signée de Mᵐᵉ Anfoux ou de Mᵐᵉ Goodman, aussi bien qu’une goutte d’absinthe. L’étiquette seule changera. Le trois-six restera le même à peu de chose près.