VI
Figurez-vous une grande, immense salle, peuplée d’une population tout de noir habillée, absolument comme les quatre-z-officiers de M. de Marlborough. Les tables sont aussi de marbre noir, sans doute pour ne point jurer avec les costumes des consommateurs. L’aspect général du lieu est d’ailleurs convenablement lugubre, et il faut tout l’esprit de messieurs les croque-morts pour l’égayer un peu. Ma foi, la vie des gueux mérite d’être observée de près; on y découvre de la franchise, et les passions qui sont à nu ont une originalité piquante.
Nous avons assisté au fameux souper de la Toussaint. Il faut l’avouer, cela ne se passe pas autrement que dans les autres corporations, fût-ce même celle des agents de change. C’est aussi bruyant, les propos n’y ont pas de suite, et les convives semblent, comme partout ailleurs, se deviner plutôt que de converser ensemble: seulement, au lieu des vins frappés à la glace et servis dans des carafes de cristal taillé, ce sont des brocs qu’on porte et du cachet noir qu’on demande. Mais, hélas! là aussi ils ne font que paraître sur la table, et ils ne sont déjà plus. Les dames, car elles assistent à cette agape fraternelle, ne cèdent en rien leur part aux hommes, elles boivent, fument, mangent et allaitent leurs enfants tout à la fois. Les chiens mêmes sont de la partie, et c’est à qui leur fournira la pâtée la plus abondante. Ces braves gens aiment singulièrement leurs chiens; ils les embrassent et leur parlent avec une affection sentimentale que n’a pas la plus jolie femme pour son King-Charles.
Ces gens ont le bonheur de ne connaître ni la dissimulation ni l’hypocrisie. A la moindre contradiction, le visage des femmes se tuméfiait, une autre parlait avec emportement; mais les hommes cédaient constamment à la voix de ces femmes. Ce n’est pas à dire pour cela que la soirée se soit passée sans rixes, sans combats et sans horions; non, plus d’un œil a dû porter le lendemain l’empreinte des mains vigoureuses qui le rencontrèrent sur leur passage. Mais cela se passait en famille, et, une dame ayant pris un homme au collet et le secouant si vigoureusement, son voisin calma tout à coup sa colère en lui disant:
«Assieds-toi, c’est une femme qui parle.»
Puis vinrent les chansons à boire et les rondes de table. Les femmes criaient des airs surannés, et les hommes écoutaient. Ces chants étaient pour la plupart composés d’une multitude de mots bizarres, espèce d’argot à l’usage de certains chansonniers de ces derniers temps. Ils avaient un caractère de liberté absolue, et leur idiome grossier rendait facilement toutes leurs idées. Ce langage est précis, énergique, et se fait parfaitement comprendre.
Le repas dura plus de deux heures, non comme des affamés, mais comme des gens qui s’amusent. Tout se consomme à Paris; la chimie a beau décomposer les aliments frelatés et nous parler de ses gaz; l’estomac robuste ne connaît pas tous ces nouveaux systèmes, vrais ou faux, utiles ou erronés. La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y avait profusion. Eux qu’on ne croirait devoir commander à personne, ils se faisaient servir d’une voix impérative, et le garçon était vertement admonesté lorsqu’il n’avait pas répondu à la voix d’une de ces dames ensevelisseuses.
Les petits brocs se succédaient sans interruption, on en demandait de tous côtés jusqu’à dix à la fois, les litres d’eau-de-vie se montraient aux deux bouts de la table, tout s’emmêlait, les conversations et les verres, les chansons et les disputes; on jurait, on criait, les chiens hurlaient, les enfants piaillaient, c’était un tohu-bohu à ne plus rien comprendre: on dansait et l’on tombait sous la table. Étourdi du bruit et suffoqué d’une odeur désagréable, nauséabonde, de viande, de vin et de ménagerie, je quittai la place.
VII
Un peu plus bas, chez Soulier, est une population bien autrement curieuse: ce sont les carapatas ou marins de la Vierge Marie, parce qu’ils ne courent jamais aucun danger; espèce de race amphibie qui ne vit que sur les canaux. Les voyageurs étonnent beaucoup nos bons badauds en leur disant qu’en Chine il existe une race d’hommes qui naissent, vivent et meurent sur l’eau, qui n’a d’autre domicile que son bateau. Il faut entendre les lamentations qui se poussent à propos de la misère de ces intéressants Chinois; comme on les plaint! que leur sort est affreux! Dieu! leurs femmes! hélas! leurs pauvres enfants! Cela fend le cœur; rien que d’y penser, madame est émue, sa sensibilité se révolte, sa générosité met le nez à la fenêtre, et elle pose gravement son nom, celui de son mari, ceux de ses enfants, elle force sa bonne à mettre le sien sur une des innombrables listes de cette fantastique souscription, qu’on promène depuis cent ans d’un bout de l’Europe à l’autre, pour le rachat des malheureux petits Chinois.