XXVII
MILORD L’ARSOUILLE

(Lord S.....)

Nous l’avons dit, c’était un temps où l’on voulait s’amuser, on ne pensait même qu’à cela. Les pères avaient trop fait la guerre, avaient trop travaillé, pour que les fils pensassent à gagner de l’argent. Ils savaient que les caisses paternelles étaient bien fournies; et puis, que leur importait de se ruiner! Une société nouvelle prenait possession de la France; elle avait besoin de s’étourdir, elle était encore ahurie de sa victoire, elle faisait du bruit pour que l’on parlât d’elle, elle voulait prouver qu’elle aussi savait bien faire les choses. Les bourgeois d’alors jetaient leur argent avec autant d’insouciance que les grands seigneurs d’autrefois. O quantum mutatus!

Un homme de beaucoup d’esprit, un noble lord, un pair d’Angleterre, ou à peu près, s’était jeté au milieu de la foule; il était à lui seul plus excentrique, plus débraillé, plus ardent au plaisir, que tous nos Français nés malins à la fois; il avait les imaginations les plus amusantes. L’établissement qui avait le bonheur de le posséder parmi ses habitués était certain de faire fortune.

C’est qu’aussi tous les gens à sa suite, tous ceux qui n’ont aucune idée originale pour dépenser leur argent, étaient on ne peut plus heureux de s’accrocher d’une façon ou d’autre à ce poète de plaisir, qui avait des inventions à revendre. Puis, venaient derrière lui, en second ordre, tous ces bons garçons, gens d’esprit et de gaieté, inventeurs de mots et de drôleries, qui savent chanter, rire et boire, mais qui ont un malheur: ils n’ont pas le sol.

Milord, riche à millions de rentes, bon vivant, généreux comme un roi d’Espagne, ainsi que disait Bocage dans Don Juan de Marana, les adoptait. Il voulait une cour autour de lui, il avait eu l’immense bon sens de la composer jeune, gaie, amusante, folle, spirituelle, insouciante.

Avec lui, jamais d’ennuis, jamais un moment de tristesse; on était là pour s’amuser, il fallait s’amuser coûte que coûte; il suffisait d’avoir un esprit original, une gaieté à tous crins, pour avoir près de ce noble étranger droit au pain, au sel et au vin: aussi sa royauté était-elle rayonnante, pétillante, bruyante, riante et des plus tolérantes.

Il aimait la jeunesse et la vie, et le plus âgé de ses commensaux n’avait pas vingt-cinq ans; le moins spirituel pouvait être diplomate de la vieille roche, et descendait, de près ou de loin, de Talleyrand.

Depuis la cour du bon roi René de Provence, on n’avait jamais vu une telle réunion de gens amusants.