—As-tu vu ces vieilles qui filaient dans l’autre cour? continue la négresse, elles ont eu des jours heureux, lorsque le Chérif était jeune... A présent, qui songerait à les regarder? Allah seul reste immuable...

—Certes! qu’Il soit exalté. Mais, dis-moi ce que devient une favorite quand elle a cessé de plaire?

—Si ton vêtement de soie est abîmé, tu en fais un chiffon pour nettoyer les plateaux...

—Ainsi, elle retourne parmi les esclaves?

—En vérité! et nous nous moquons d’elle ce jour-là.

La face de guenon grimace d’un rire mauvais.

—Il ne tardera pas à luire pour Messaouda, la fière, ajoute-t-elle, en désignant une négresse qui allaite un nouveau-né. Un sein noir et luisant sort d’une large manche de son caftan, où disparaît la tête de l’enfant.

—Mais, dis-je, elle a donné un fils au Chérif.

—Et qu’importe?... Il sera Chérif lui-même, si Dieu lui accorde l’existence... sa mère n’en reste pas moins une esclave comme moi! Nous autres sommes faites pour servir et manger du bâton...

Aïcheta parle sans amertume. Elle envie le sort des favorites qui goûtent pendant quelques mois, ou quelques années, aux délices de la richesse et de l’oisiveté, mais elle est parfaitement résignée à son sort qu’elle juge normal et dispensé par Allah.