Des noces ont lieu chez nos voisins, les humbles gens dont la masure s’adosse à notre demeure. C’est à cet appui robuste et bien bâti qu’elle doit de ne pas s’ébouler tout entière.
De la rue, on ne distingue que les pans de murailles poussièreuses, ébréchées, penchantes, un effondrement envahi par les herbes. Vestiges de logis abandonnés après un cataclysme, ou plutôt ruines très anciennes, ruines mortes, que le temps émiette chaque jour davantage... Pourtant des portes s’ouvrent dans ces murs, telles des crevasses, bouchées par quelques mauvaises planches, et plusieurs familles vivent au milieu de ces décombres, y prospèrent, s’y reproduisent, y meurent... Le soir, les femmes grimpent aux démolitions qu’elles appellent encore «les terrasses»; elles se rejoignent pour causer, en escaladant avec précaution les plâtras amoncelés et les poutres douteuses.
Depuis quelques jours, le concert des instruments et des chants, les yous-yous stridents qui entrent en vrilles dans les oreilles, dénoncent la suprême fête de vie dans ce squelette de maison.
Mohammed le vannier épouse une jeune vierge noire, fille de Boujema, le chien de l’eau[55]. On la lui amena l’autre soir en grande pompe, et le tintamarre de ses noces trouble notre sommeil. Les musiciennes font rage, elles ont des voix nasillardes qui percent la nuit et le sourd ronflement des tambours. Elles irritent, elles impressionnent. On craint que les murs disloqués ne s’ébranlent définitivement à leur vacarme.
Peut-être est-ce tant de cris et de bruit en un si petit espace qui affecte fâcheusement l’époux...
Tout le quartier est en émoi; mes petites filles ne cachent pas leurs inquiétudes. Rabha surtout se frappe d’une telle aventure; elle me confie ses tourments avec un air sérieux de matrone et des hochements de tête qui en disent long:
—O mon malheur! Encore vierge, la mariée, après trois jours!... Pourtant si Mohammed entre chaque soir dans le Ktaa[56], mais une sorcière lui a jeté l’œil!... Dieu sait quand on pourra sortir le siroual[57]!
Je conçois que les fillettes en perdent l’esprit. Les fêtes d’un mariage le leur troublent toujours un peu, et celui-là, si proche et palpitant, les met en effervescence. Elles passent leur temps à plat ventre, au bord de la terrasse, tâchant d’apercevoir, très en contre-bas, la petite cour où se déroulent les noces. Je leur permets aussi d’aller, vers le moghreb, prendre part aux réjouissances; elles ne vivent plus que dans cette attente. Tout le jour elles se peignent, s’habillent, réclament leurs bijoux. Elles ont revêtu chaque fois des caftans différents et des tfinat variées. J’ai promis ce soir de les accompagner et les trois petits fantômes, consciencieusement drapés dans les haïks, s’agitent près de ma chambre avec une impatience non dissimulée.
Nous sortons. Les fillettes s’engouffrent sous la porte voisine, traversent un vague vestibule et disparaissent derrière une cotonnade flasque et déteinte qui ferme la partie réservée aux femmes. Je ne puis les y suivre, car le «maître des choses» s’avance vers moi et me prie d’honorer l’assemblée de ses parents et amis. Ils sont réunis dans une étroite chambre longue, humide et noire. La chaux des murs s’écaille, se boursoufle, marbrée de taches jaunâtres. Le haïti[58] de velours accuse la misère qu’il cherche à parer; les durs matelas, rembourrés de chiffons ou de paille, arborent de très pompeuses couvertures, et des coussins aux brocarts déteints s’éliment sous leurs housses en mousseline.
Au bout de la pièce, une tenture ferme le ktaa, alcôve mystérieuse des noces, où l’on me fait signe de pénétrer.