Allées de mosaïque jonchées de feuilles mortes; vasque de marbre, verdâtre et branlante, dont l’eau ruisselle avec un bruit de sanglot; tonnelle de passiflores, jamais émondée, que soutiennent des bois tournés et vermoulus; enchevêtrement des rosiers, des lianes et des bananiers aux larges palmes; oranges mûrissantes, dans le vert cru des feuillages; petits pavillons précieusement peints, lavés par toutes les pluies; et les fleurs des églantiers, pâles, décolorées, d’être nées à l’ombre de murailles vétustes et trop hautes...

En ces mois d’automne, le soleil ne dore plus que le faîte des arbres et le jardin frissonne, humide et morose dans la lumière glauque de ses bosquets.

Quelques lézards sinuent, rapides, à la poursuite d’un insecte; des merles sautillent à travers les branches d’un vieux poirier; les guêpes tournoient en bourdonnant, qui ont fait leur ruche entre les stalactites dorées des arcades. Il semble que l’on réveille une demeure enchantée, où les araignées tissaient paisiblement leurs toiles sur les ciselures merveilleuses, depuis que la mort emporta le «Maître des choses» en la Clémence d’Allah.

2 décembre.

—Balek! Balek![21] crie le mokhazni qui m’accompagne, en me frayant un passage au milieu de la foule.

Je cherche vainement à modérer son ardeur, à lui faire comprendre que les souks appartiennent à tous, que je dois supporter comme un autre leur encombrement matinal. Kaddour ne peut admettre que la femme du hakem[22] soit arrêtée dans sa marche, et, malgré mes objurgations, il continue à écarter les gens par des: Balek! de plus en plus retentissants.

Kaddour est un grand diable, maigre, nerveux, tout d’un jet, attaché spécialement au service de mon mari. Les yeux pétillent dans sa face presque noire; une petite barbe frisotte sur ses joues osseuses; le nez s’étale avec satisfaction; les lèvres, épaisses et violacées, grimacent d’un large rire en découvrant les dents très blanches. Un mélange de sauvagerie et d’intelligence anime son visage expressif; ses djellaba négligées bâillent sur le caftan, et son turban semble toujours sortir de quelque bagarre. Mais Kaddour porte fièrement le burnous bleu des mokhaznis et son allure a quelque chose de noble.

Il marche d’un pas souple et bondissant, tel un sloughi. Monté, il évoque les guerriers du Sahara. Les piétons s’écartent en hâte devant les ruades et les écarts de son cheval qu’il éperonne sans cesse, pour l’orgueil de le dompter tandis qu’il se cabre.

Kaddour est pénétré de ses mérites: il sait tout, il comprend tout.

En vérité, débrouillard, vif et malin, il a trouvé moyen de nous procurer les plus invraisemblables objets, d’installer notre demeure aux escaliers étroits, de passer les meubles par les terrasses, et de nous carotter[23] sur les achats. Il se révèle serviteur précieux et pittoresque, d’un dévouement à toute épreuve. Kaddour paraît déjà nous aimer et s’apprête à nous exploiter discrètement, comme il convient vis-à-vis de bons maîtres qui ont du bien, et pour lesquels on donnerait au besoin sa vie.