Après son départ, les conversations devinrent plus familières. Les autres invités, riches négociants et possesseurs de cultures, se sentaient mieux entre eux.
—Mouley Hassan a omis de te parler du dernier sultan de Meknès, son cousin, nous dit aussitôt le tajer Ben Melih; si Mouley Ismaïl a régné plus de cinquante ans, celui-là ne régna pas cinquante jours... Encore ne régnait-il que sur ses propres esclaves, car il n’osait quitter son palais. Il n’avait pas un soldat et le trésor était vide... Son vizir, Si Allal Doukkali, cet orgueilleux que tu connais, réunit une fois au Dar Maghzen tous les négociants de Meknès. Il leur fit part de cette détresse. Et nous, d’une seule voix, nous assurâmes ne pas avoir un liard pour donner à notre maître.
»Cependant je possédais mille sacs de sucre et ne pouvais les dissimuler comme des réaux. Or le sultan me pria de les lui prêter pour en faire de l’argent. Mon embarras fut extrême... J’acceptai, sous la condition que Si Allal garantirait la dette de son maître... Mais le vizir s’y refusa. Il n’avait pas plus confiance que moi-même, et je gardai mon sucre... Grâce à Dieu! car, ayant appris que les Français approchaient de Meknès, le sultan s’empressa d’abdiquer quelques jours plus tard...
—Nous nous divertissons encore en songeant à cette aventure, reprit Si Ahmed Jebli; mais certes nous n’avons pas à dire contre ce sultan, le pauvre!... Il ne fit de mal à personne et son cœur était blanc...
—Tel n’est pas celui d’un Chérif d’entre les Chorfa, dont on sait les histoires curieuses, insinua Si Larbi, et qui s’enrichit avec les dépouilles, non de ses ennemis, mais de ses épouses... Si le Coran excellent n’avait fixé à quatre le nombre de nos femmes, il posséderait tout l’Empire fortuné... Il portait son choix sur les plus riches orphelines, afin de les mieux spolier. Quand un tuteur résistait, il le faisait destituer en payant le Cadi... On raconte que ce Chérif admirable ne fut arrêté que par la résistance d’une petite fille...
A ces paroles, nos compagnons sourirent discrètement, mais leurs visages devinrent plus graves lorsque notre hôte déclara:
—Une petite fille ne saurait s’opposer longtemps aux desseins d’un puissant... Sachez que celui-ci offrit au Sultan des présents si splendides, que notre maître ordonna de célébrer le mariage sans tarder... Telle est l’histoire du Chérif et de l’adolescente rébarbative, bien plus surprenante, en vérité! que toutes celles que nous entendîmes aujourd’hui.
Ainsi j’appris comment est fixée la destinée de Lella Oum Keltoum...
Les grands murs sans fenêtres, aux portes toujours closes, ne suffisent pas à garder leurs secrets. Et ces bourgeois si prudes, qui ne prononcent point le nom d’une femme, songeaient tous à la jouvencelle dont la fraîcheur et les richesses réjouiront les dernières années de Mouley Hassan, tandis qu’El Fathi, de sa voix suraiguë, détaillait les charmes d’une belle.
«O sourire de la bien-aimée, aussi clair que la rose
Mouillée par la rosée matinale!
O son allure quand elle marche et se pavane!
Comme une branche vêtue de ses feuilles!
O sa bouche, rayon de miel parfumé!
Autour d’elle, tournoient les abeilles...»