—Oui, me répond Lella Meryem, mais il ne saurait trouver, dans tout le pays, une héritière aussi fortunée. Or, Mouley Hassan aime les réaux d’argent autant que les jouvencelles, et il veut épouser Lella Oum Keltoum bien qu’elle se refuse obstinément à ce mariage.

—Depuis quand, ô ma sœur, les vierges sont-elles consultées sur le choix de leur époux? Voici des années que je vis parmi les Musulmanes, et, de ma vie, je n’entendis parler de ceci.

—O judicieuse! telle est en effet notre coutume, et les adolescentes sont mariées par leur père ou leur tuteur, sans avoir jamais vu celui qu’elles épousent... Alors comment donneraient-elles leur avis, et qui songerait à le leur demander!... Par Allah, ce serait inouï, et bien malséant! Mais, pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, les choses sont différentes.

»C’est une étrange histoire entre les histoires:

»Son père, Sidi M’hammed Lifrani—Dieu l’ait en sa Miséricorde,—était un cousin de Mouley Hassan. Il a laissé d’immenses richesses. Combien de vergers, de terres, d’oliveraies, de silos pleins de blé, de pressoirs d’huile! Et des moutons, des négresses, des sacs de douros empilés dans les chambres!... Quand il mourut, à défaut d’héritier mâle, une partie de ses biens retournèrent au Makhzen, et Lella Oum Keltoum, son unique enfant, eut le reste. C’était encore la moitié du pays.

»Or, il y avait eu, du temps de son père, une rivalité entre les deux cousins: Mouley Hassan détestait Sidi M’hammed Lifrani, plus riche et plus puissant que lui... On dit qu’il essaya, par des cadeaux au grand vizir, de remplacer son cousin qui était Khalifa du Sultan. Il n’y parvint pas. Plus tard, une réconciliation étant intervenue, Mouley Hassan prétendit, pour l’assurer, faire un contrat de noces avec Lella Oum Keltoum. Elle perdait à peine ses petites dents!

»Sidi M’hammed chérissait sa fille, la seule enfant qu’Allah lui eût conservée. Il refusa de la donner à son cousin, disant que ce serait un péché de marier, à un homme déjà vieux, une fillette à peine oublieuse de la mamelle. Mais à partir de ce moment, il eut peur... Quand il sentit ployer ses os, il fit venir les notaires, et arrangea toutes ses affaires.

»Et voici pour Lella Oum Keltoum: il déclara dans son testament, par une formule très sacrée, qu’elle désignerait elle-même son époux, fût-il chrétien, fût-il juif,—hachek[25]!—pourvu qu’il se convertit à l’Islam. Et que son consentement devrait être donné par elle devant notaires, et inscrit dans un acte, pour que son mariage pût être célébré.

»Le Cadi fut très scandalisé d’une pareille volonté, si contraire à nos usages. Mais la clause était valable, inscrite dans un testament conforme à la loi, et Sidi M’hammed y avait également inséré, par prudence, un legs important au Cadi. En sorte qu’il ne pouvait annuler ce testament sans se léser lui-même.

—Alors, que peut faire Mouley Hassan? Lella Oum Keltoum n’a qu’à choisir un époux de son gré.