Quelques bourricots, silhouettes minuscules et brunes, traversent l’immense place el Hedim. Des autruches à demi sauvages règnent sur l’Aguedal, destiné au déploiement des armées chérifiennes. Les rues enchevêtrent leur labyrinthe, coupé de soleil et d’ombre, des gamins, échappés à la Médersa, troublent parfois leur quiétude... Un grave Chérif, dont les passants baisent dévotement le burnous, frôle la poussière de ses draperies... Des femmes voilées heurtent à un seuil, s’engouffrent silencieuses et gauches, par la porte entr’ouverte. Un notable trottine sur sa mule, suivi d’esclaves noirs et luisants. Les muezzins jettent leurs invocations du haut des minarets... et la vie s’écoule monotone, calme, heureuse, facile, à l’ombre des treilles et des vieux murs.

Pourtant, chaque année, vers cette époque du Mouloud, Meknès sort de sa léthargie pour devenir la plus frénétique cité de l’Islam.

Depuis deux jours, ses fils, frappés d’une subite et sanguinaire folie, se sont mués en Aïssaouas aux regards hallucinés, aux cris rauques, aux trépidations épileptiques.

De tout le pays accourent, par bandes, les membres de la Confrérie: maigres Sahariens, élancés, vigoureux et bruns; habitants des rivages et des villes, dont le démence passagère secoue la nonchalance; pâtres, cultivateurs, guerriers; Berbères aux vêtements grossiers et aux traits rudes; Algériens et même Tunisiens, que la longueur du trajet ne détourna pas du pèlerinage au tombeau de leur très saint patron, Sidi ben Aïssa.

Mais les lettrés jugent et déplorent leurs pratiques, si contraires aux enseignements de Notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah.

Certes, Sidi ben Aïssa fut un homme sage, ennemi du désordre. Il n’avait pas prévu les excès auxquels ses disciples se livreraient en son nom, et s’en fût assurément fort affligé. Il prêchait la prière et le renoncement devant Allah, qui surpassent tous les biens de ce monde.

Le sultan qui régnait alors imprimait sur Meknès le sceau de sa gloire. Il voulait en faire une cité colossale et splendide, rivale des plus célèbres capitales de l’Europe. Des milliers de captifs chrétiens, d’esclaves noirs venus du Soudan, de prisonniers assujettis pendant les combats, construisaient, sans relâche, des remparts et des palais. Les plus habiles artisans, recrutés jusqu’aux confins de l’Empire Fortuné, mettaient leur art au service du souverain, pour en exécuter les orgueilleuses conceptions. Une effervescence, un excès d’activité, bouillonnaient dans toute la ville.

Sidi ben Aïssa voyait avec tristesse que les «serviteurs d’Allah», oubliant leurs premiers devoirs, s’employaient uniquement à l’exaltation du puissant despote. Et comme, par la grâce du Seigneur, il était fort riche, il se prit à parcourir les souks, chaque matin, à l’heure où se recrutent les ouvriers, afin d’embaucher, à un prix supérieur, tous ceux qui désiraient du travail. Puis, il les mettait en prière jusqu’au moghreb, et les rétribuait suivant ses promesses.

Ainsi, les chantiers se vidèrent peu à peu, à la fureur du Sultan. Pourtant il n’osa faire mourir son pieux concurrent, et se contenta de le chasser.

Sidi ben Aïssa, s’éloignant de la ville, suivi de quelques fidèles, passa près de la demeure de Sidi Saïd, également réputé pour sa sainteté, et dit: