Ce matin, dès l’aube, le pèlerinage s’est disloqué. Les étrangers s’empressent de regagner, par étapes, leurs villes lointaines; les Chleuh s’enfoncent dans la montagne; les Meknass retournent à leurs occupations.

Un «lion» farouche a repris ses pinceaux pour tracer d’étranges bouquets symétriques sur les boiseries d’une mosquée. Je retrouve un «sanglier» placidement accroupi au milieu de son échoppe. L’Aïssaoui à face de brute, barbouillée de sang, dont le souvenir hante comme un cauchemar, est redevenu un digne bourgeois aux digestions lentes, aux gestes rares et solennels.

Les femmes emprisonnées retombent dans l’apathie morne de leurs journées. Lella Oum Keltoum et Marzaka, rapprochées par une commune démence, un instant, se jettent des regards plus noirs et des paroles plus amères...

Le trottinement des ânes, le son frêle d’un gumbri[31], les mélopées du muezzin ébranlent, seuls, les échos des ruelles apaisées.

Les traces sanglantes, peu à peu, s’effaceront sous la poussière...

La paix et le recueillement ont retrouvé leurs droits dans la caduque cité aux murailles croulantes.

20 janvier.

Des jardins entre les grands murs... Ils ont cette grâce maladive et touchante des Musulmanes prisonnières. Trop de mosaïques, trop de fontaines, trop de marbres et trop de splendeurs.

Inconsciente nostalgie de l’espace...

Les fleurs s’étiolent à l’ombre des orangers; les fruits mûrissent avec peine; un jet d’eau s’élance au-dessus de la vasque, d’un effort désespéré pour échapper à l’oppressante angoisse du jardin. Mais le ciel est loin, très haut, par-dessus les vieilles murailles que le regard ne franchit point. Et la plainte de l’eau raconte une éternelle déception...