—C’est trop! Fais un prix raisonnable.

—Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme.

Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut pourtant.

Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?»

A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes, aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se dépassent...

Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne saurait déborder. Et, bien que les maisons soient construites en hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la mode européenne.

Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia. Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses poignets.

Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et crémeuses. Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente l’école et prépare son certificat d’études.

—Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents.

Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé, assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les anciennes mœurs.