Conclusions. — Le Tenda et le pays de Gamon, maintenant tranquilles et ne demandant qu’à se développer, devraient être l’objet de plus de sollicitude de notre part qu’ils ne l’ont été depuis qu’ils sont placés sous notre protectorat. Nous n’avons absolument rien fait pour eux et pourtant il y a là une source assez importante de produits à exploiter pour notre commerce. L’ivoire, la cire, les arachides, le beurre de Karité pourraient fournir l’objet de transactions importantes.

Pour cela, il serait urgent de pacifier le pays et de le débarrasser des pillards qui le pressurent. Une bonne organisation politique est indispensable, et il faudrait rendre aux chefs leur autorité, mais les surveiller de façon à ce qu’ils n’en abusent pas. En agissant ainsi, on pourrait peut-être tirer de ce pays quelque chose, si on arrivait à secouer la torpeur et l’inertie de ses habitants et à leur faire passer leur goût immodéré pour les captifs. Ce sera la tâche la plus difficile.



CHAPITRE XIX

Départ de Gamon. — Difficultés au moment de se mettre en route. — Toujours les porteurs sont en retard. — De Gamon au marigot de Firali-Kô. — Route suivie. — Tumulus. — Respect des Noirs pour les morts. — Campement sur les bords du marigot. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Fogan ou Tirba. — Le Cantacoula. — Nouvelle lune. — Pratique religieuse des Noirs à cette occasion. — Départ du Firali-Kô. — Route suivie du Firali-Kô au marigot de Sandikoto-Kô. — Rencontre d’un lion. — Le Niocolo-Koba. — Campement sur les bords du Sandikoto-Kô. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Hammout. — Du Sandikoto-Kô à Sibikili. — Route suivie. — Chasse au bœuf sauvage. — Récit de Mahmady au sujet d’un éléphant. — Arrivée à Sibikili. — Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Bambou. — Une maladie particulière sur ce végétal. — Réception à Sibikili. — Tout le village est ivre. — Description du village. — Fortifications Malinkées. — En route pour Badon. — Route suivie. — Rencontre d’une députation que le chef envoie au devant de moi. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Calama. — Arrivée à Badon. — Belle réception. — Le village. — Le chef. — La population. — Je tombe sérieusement malade.

2 janvier 1892. — La température a été pendant la nuit un peu moins froide que la nuit précédente. — Ciel clair et étoilé. Brise de Nord. Au réveil, brise de Nord, température fraîche, ciel clair. Le soleil se lève brillant. Hier, pendant toute la journée, mes hommes se sont occupés de faire des provisions pour la route, car nous allons avoir au moins deux jours à passer dans la brousse. Le chef du village met la plus grande obligeance et la meilleure volonté pour leur procurer tout ce dont ils auront besoin pour se nourrir pendant ce temps-là. Il me promet également de me donner quelques hommes pour aider mes porteurs et un bon guide. Aussi, je le remercie chaleureusement de sa belle réception et lui fais cadeau d’un peu de verroterie, de kolas, et de quelques mètres d’étoffes.

A quatre heures quinze minutes, tout mon monde est debout, bien dispos. Pour moi, je n’ai pu fermer l’œil de la nuit. Les chiens du village n’ont pas cessé d’aboyer. Les préparatifs du départ sont rapidement faits, et nous n’attendons plus pour nous mettre en route que les hommes de Gamon qui doivent nous accompagner et qui, d’après les promesses du chef, devaient être réunis devant ma case à la première heure. Nous perdons plus d’une heure pour les rassembler. Il faut aller les sortir les uns après les autres de leurs cases, où ils semblent dormir profondément. Le chef était absolument navré de ce contre-temps, et il vint même me dire que si je n’y allais pas moi-même, ils ne se dérangeraient pas. Voilà pourtant comment est respectée l’autorité du chef dans les villages Malinkés. Ne pouvant décemment pas faire sa besogne, je lui donnai Almoudo, mon interprète, pour le seconder. Peu après, tous étaient rassemblés devant ma porte et à six heures nous pouvions enfin nous mettre en route. Il était temps, car je commençais à être absolument exaspéré. A peine étions-nous sortis du village qu’ils se mettent tous à marcher comme des enragés. Tant mieux, nous arriverons plus tôt à l’étape.

Non loin de la route et à peu de distance de Gamon, nous passons devant un tumulus, fait de conglomérats ferrugineux. Chaque homme de ma caravane, en passant auprès, y jeta un petit morceau de bois ou un fétu de paille. Intrigué, je demandai à Almoudo la raison de cette pratique. Il me répondit que c’était là la sépulture d’un homme, et que tout noir en passant devant, devait y jeter un morceau de bois ou de paille, « afin d’avoir de la chance et pour prouver au défunt qu’on ne l’oubliait pas. » Voilà certes une coutume qui paraîtra bizarre au premier abord. Mais en y réfléchissant bien, elle ne paraîtra pas plus extraordinaire que celle qui consiste à orner, à certaines époques de l’année, les tombes de nos morts. C’est plus primitif, plus naturel et voilà tout. La pratique des noirs vaut bien la nôtre. Au moins, dans ce simple fait de jeter un morceau de bois sur une tombe, il n’y a aucune espèce d’ostentation, aucune satisfaction de vanité, rien de ce luxe malsain et si déplacé que nous aimons tant à afficher dans nos cimetières. C’est le respect dans toute sa simplicité.

En général, les tumulus que l’on rencontre ainsi le long des routes recouvrent les restes de chefs ou de marabouts fameux.