On comprend que dans un pays aussi désolé, les cultures soient peu importantes, la terre végétale faisant presque partout défaut. Ce n’est qu’aux environs des villages que l’on rencontre quelques rares lougans. Là, comme partout ailleurs, on ne cultive que le mil, le maïs, les arachides, le riz, le tabac, les tomates, etc., etc. Encore la production est-elle excessivement faible et suffit-elle à peine pour les besoins des habitants, et, chaque année, pendant l’hivernage, ils en sont réduits pendant trois mois, à la portion congrue.
Populations. — Ethnographie. — Le Badon, relativement peuplé jadis, est aujourd’hui complètement désert. Il n’y a plus que deux villages, Sibikili et Badon, et encore sont-ils peu peuplés. Badon ne compte guère plus de 750 habitants et Sibikili 500. Tous les autres villages ont été détruits par les Almamys du Fouta-Diallon sans aucun motif, uniquement : « pour faire captifs », comme disent les noirs. Il y a une quinzaine d’années, il restait encore quatre villages : Badon, Sibikili, Marougou, Ouiako. L’almamy du Fouta-Diallon, Birahima, vint les attaquer avec une forte colonne. A son approche tout le monde s’enfuit, mais la majeure partie des habitants de Marougo et de Ouiako fut emmenée en captivité. Les villages furent détruits. Toumané, le chef actuel, après avoir mis sa famille en sûreté, alla demander du secours à Boubakar-Saada, alors almamy du Bondou. Celui-ci ne le lui refusa pas, car depuis longtemps il entretenait des relations amicales avec le Badon et ses guerriers l’avaient souvent secondé dans maintes expéditions. Il rassembla donc ses hommes et en personne vint protéger la reconstruction des tatas de Badon et de Sibikili. A son approche, l’almamy Birahima battit en retraite avec ses hommes et Boubakar ne quitta le Badon que lorsqu’il fut bien certain que ses alliés étaient bien en sûreté derrière leurs murailles. Depuis cette époque ils ne furent plus attaqués par les Peulhs, mais marchèrent avec Boubakar contre Gamon et y furent honteusement battus. En sûreté derrière leurs tatas, ils pillaient et rançonnaient sans pitié les dioulas, jusqu’au jour où ils furent liés avec nous par un traité de protectorat. La population du Badon est uniquement formée de Malinkés venus du Bambouck à la suite de la première grande migration Mandingue qui peupla et colonisa cette partie du Soudan.
Les habitants de Sibikili sont des Malinkés de la famille des Sadiogos. Ils habitèrent d’abord le Niocolo dont ils furent les premiers colons Mandingues. Quelques-uns étaient venus directement du Bambouck à Sibikili. Ceux qui s’étaient fixés dans le Niocolo ne tardèrent pas à en être chassés par l’invasion des Camaras et ils vinrent demander asile à leurs parents de Sibikili. Depuis cette époque, ils ont toujours habité ce village et c’est là seulement qu’on peut rencontrer des représentants de cette ancienne famille Malinkée. Ils sont absolument ahuris et s’adonnent avec passion à l’usage immodéré des boissons alcooliques. Les Sadiogos de Sibikili furent d’abord indépendants, mais lorsque Badon fut fondé par des Keitas venus du Niocolo, ils se soumirent à eux.
Comme ceux de Sibikili, les habitants de Badon sont des Malinkés. Les uns sont musulmans et les autres non. La famille régnante est celle des Keitas. Ils sont venus du Bambouck au Niocolo d’abord, où ils soumirent à leur autorité les Dabos et les Camaras. Un parti traversa alors la Gambie, fonda le village de Badon et soumit les Sadiogos de Sibikili. Autour des Keitas vinrent dans la suite se ranger d’autres familles Malinkées musulmanes. Aujourd’hui, il ne reste plus à Badon que des Keitas et quelques rares Musulmans. Les Keitas de Badon sont absolument dégénérés, et ils sont loin d’avoir pour leur ancêtre Soun-Dyatta, le respect qu’ont les autres membres de cette famille. De même, ils n’ont pas pour l’hippopotame le culte que doit avoir tout bon Keita et ils en mangent volontiers la chair.
Badon est situé à peu de distance de la Gambie, neuf kilomètres environ, à peu près à la hauteur de cette partie de son cours où ce fleuve cesse de couler du Sud au Nord pour se diriger à l’Ouest vers la mer, embrassant ainsi le Niocolo dans la concavité du coude qu’il forme.
Non loin de Badon on montre sur un rocher deux traces de pas, celles d’un homme et d’un bœuf. D’après la légende, ce serait là que passèrent les premiers guerriers Peulhs, lorsque le peuple nomade émigra vers le Fouta-Diallon qu’il devait conquérir. Nous nous sommes fait montrer ces deux empreintes. Elles ne m’ont pas parues aussi nettes que les indigènes le prétendent. On y peut reconnaître cependant la forme d’un pied humain et celle d’un pied de bœuf.
Badon a beaucoup perdu de l’importance qu’il avait autrefois. Malgré cela, sa situation géographique exceptionnelle en fait, à notre avis, un point qu’il est utile et prudent de conserver.
Nous n’avons pas besoin de dire que les Malinkés du Badon possèdent à un haut degré les qualités remarquables qui caractérisent les représentants de cette intéressante race. Ce sont des ivrognes émérites, menteurs, sales, dégoûtants, voleurs et pillards. Notre intervention dans leurs affaires a pu seule les faire rester en paix dans leurs villages et modérer leur goût prononcé pour les vols de grand chemin et les rapines de toutes sortes auxquels tout bon Malinké doit se livrer avec ardeur pour ne pas déroger.
Situation et organisation politiques. — Au point de vue politique le Badon ne possède aucune organisation. C’est le gâchis, par excellence, comme dans tous les pays Malinkés, du reste. Le sol appartient au premier occupant, et tous ceux qui viennent dans la suite s’y fixer doivent obtenir l’autorisation du chef et reconnaître son autorité, autorité qui, d’ailleurs, ne se manifeste d’aucune façon. Le chef du pays ne possède aucun revenu. Il n’y a aucun impôt. Les ordres sont absolument méconnus, même par les captifs. Veut-on faire une expédition militaire, c’est la bagarre la plus complète, le désordre le plus parfait. Tout le monde commande et personne n’obéit. En résumé, le chef du pays n’a sur ses sujets aucune autorité effective. C’est plutôt une sorte de juge que l’on vient consulter, rarement encore, dans les différends qui s’élèvent entre les particuliers. Je n’ai pas besoin de dire que ses jugements ne sont nullement exécutés, surtout par la partie condamnée. Dans les villages, la véritable autorité est représentée par une sorte de conseil auquel prennent part les vieillards et les notables et dans lequel dominent souvent les avis d’un simple griot, forgeron ou captif favori du chef. C’est dans ce conseil que sont discutées toutes les affaires qui peuvent intéresser le pays ou le village.
L’ordre de succession se fait par ligne collatérale, comme chez tous les peuples Noirs du Soudan. Aussi les chefs sont-ils des vieillards ahuris et abrutis qui n’ont ni l’énergie ni l’intelligence voulue pour commander aux autres et pour diriger les affaires du pays. Ils ne maintiennent leur prestige qu’en comblant de cadeaux leurs sujets. Aussi, aujourd’hui qu’ils ont perdu leur principale source de revenus, depuis qu’on a réprimé leurs brigandages, ne peuvent-ils plus faire autant de libéralités. Dès lors leur prestige s’est trouvé diminué. Ce qui n’est pas un mal.