Je fus reçu à Dikhoy d’une façon fort sympathique, et je n’eus qu’à me louer de mes rapports avec son chef et ses habitants.
Je fus logé dans une belle case, la plus confortable certes du village. Elle est construite à la mode Bambara et toute en terre et en bois. Elle a la forme d’un carré d’environ trois mètres cinquante de côtés. La case Bambara diffère absolument de la case Malinkée. Elle est ainsi construite, ses quatre murs sont faits de briques en argile séchées au soleil et qui ont environ vingt centimètres de long sur quinze de large et cinq d’épaisseur. Placées au-dessus les unes des autres dans le sens de la largeur du mur, elles sont unies entre elles à l’aide d’argile et recouvertes ensuite avec ce même mortier. Une couche plus ou moins épaisse d’un mortier fait d’argile, de cendre et de bouse de vache tapisse ce mur en dehors et en dedans. Quand les quatre murs de la case sont ainsi construits il faut en faire la toiture. Pour cela, on plante solidement en terre, dans l’intérieur de l’habitation, deux ou plusieurs rangées de forts piquets en bois qui se terminent par de solides fourches. Sur ces fourches et sur ces murs reposent des poutres et sur ces dernières s’élève la charpente du toit formée de pièces de bois équarries et jointives. Le tout est solidement attaché pour plus de sécurité avec de fortes cordes en fibres de baobab ou de bambous. Sur cette charpente est alors construite une argamasse, faite d’argile, de sable, de cendres et de bouse de vache. Elle a environ trente centimètres d’épaisseur et est parfaitement raccordée avec les murs. Quand elle est bien conditionnée, elle est parfaitement étanche et ne laisse pas seulement suinter une goutte d’eau. Cette terrasse est construite en pente inclinée du côté dans lequel est ménagée la porte. Tout autour est élevé un rebord d’environ vingt centimètres de hauteur, destiné à forcer les eaux à s’accumuler du même côté. Dans ce rebord sont ménagés deux ou plusieurs trous que l’on garnit d’une dalle en bois et qui permet aux eaux de ne pas séjourner et de s’écouler sur le sol. Parfois, comme à Dikhoy, le tout est recouvert d’un fort chapeau en paille. La porte est faite dans un des côtés, elle est petite et il faut se baisser pour la franchir. Elle est formée d’un panneau en bois épais qui tourne autour d’un axe mobile dans la muraille où il est fixé. Elle se ferme à l’aide d’un loquet assez ingénieux. Dans certaines cases, de petites fenêtres sont faites dans les parois, mais, malgré cela, le grand défaut de ces habitations est d’être peu aéré. Le sol est battu, enduit d’une couche de bouse de vache, et, au centre, une légère dépression chez les Malinkés, où une petite élévation circulaire d’environ cinquante centimètres de diamètre indique la place du foyer.
Je passai à Dikhoy une excellente journée. La chaleur était très supportable et le vent d’Est avait sensiblement diminué d’intensité. Dès mon arrivée, j’expédiai à Lillacounda un courrier pour y annoncer ma visite pour le lendemain.
Dans la soirée, un chef de village des environs qui s’y trouvait de passage vint me faire visite. Notre entretien fut à un moment donné interrompu par un incident que je tiens à relater ici, car il montrera que, bien que les Malinkés subissent l’influence de l’Islamisme, ils n’ont pas abandonné toutes leurs superstitions. Mon petit domestique Gardigué Couloubaly jouait devant la porte de ma case avec un petit oiseau dont il s’était emparé le matin pendant l’étape. Il lui avait attaché un morceau de fil à une patte et il le faisait voler, non sans le brutaliser. C’était un de ces jolis petits passereaux que l’on désigne sous le nom de « petit Sénégalais ». Le chef l’ayant aperçu me demanda de donner l’ordre à Gardigué de rendre la liberté au petit animal. Cela lui ferait grand plaisir, ajouta-t-il, car il était parent de cet oiseau. Son diamou (nom de famille) était Sidibé. J’y consentis, mais à la condition qu’il me dirait comment il se trouvait parent de ce petit animal. Donc, dès que Gardigué, sur mon ordre, eût détaché le fil qui retenait l’oiseau prisonnier, et dès que notre homme se fût bien assuré que son parent s’était envolé au loin, il me raconta la légende suivante que je transcris ici fidèlement : « Un jour, mon grand-père, le premier des Sidibés, étant allé à la chasse à l’éléphant, s’égara dans la forêt et malgré toutes ses recherches ne put retrouver sa route. Il arriva ainsi dans un désert au milieu duquel il marcha pendant trois jours sans pouvoir trouver de l’eau pour se désaltérer ; mourant de soif, il s’était couché un soir se demandant s’il serait encore vivant le lendemain. Au point du jour, il fut réveillé par un petit oiseau qui chantait sur l’arbre au pied duquel il s’était étendu. C’était un « petit Sénégalais. » A peine mon grand-père fut-il debout qu’il se mit à voltiger autour de lui et devant lui, essayant de lui faire comprendre qu’il devait le suivre. Mon grand-père ne douta pas un seul instant que l’oiseau était venu là pour le sauver. Il le suivit donc partout où il voulut le conduire et vers le milieu du jour, ils arrivèrent sur les bords d’un ruisseau où tous les deux se désaltérèrent. Puis l’oiseau reprit son vol et le conduisit jusque dans son village, où il le quitta dès qu’il l’eût vu en sûreté. C’est depuis cette époque que les Sidibés sont parents du « Petit Sénégalais, » car, sans lui, notre père serait infailliblement mort. Aussi nous est-il interdit à tous de le tuer, de manger sa chair ou de souffrir qu’on lui fasse du mal en notre présence ».
Des légendes analogues se transmettent, du reste, dans toutes les familles au Soudan et chacune est alliée à un animal quelconque. C’est ainsi que les Keitas sont parents de l’hippopotame, sans doute parce que leur ancêtre Soun-Dyatta, d’après la tradition, avait été métamorphosé en hippopotame un jour qu’il se baignait à Koulicoro, sur le Niger. Les N’Diaye sont parents du lion, et les Dialo, de la perdrix, si je ne me trompe. D’autres sont alliés au scorpion, d’autres enfin au guépard. Le colonel Galliéni, dans la remarquable relation qu’il a faite de son voyage au Soudan Français, rapporte un fait curieux à ce sujet, que je crois devoir rappeler ici, car il est typique. La mission dont il était le chef, pendant son séjour à Nango, dans le pays de Ségou, avait à la suite d’un réel danger couru par le Dr Tautain du fait d’un trigonocéphale qui lui était passé sur le corps sans le mordre heureusement, découvert dans le toit de la case qu’elle habitait, un nid de ces malfaisants animaux. On voulut remédier à ce danger permanent en incendiant le hangar et en en construisant un autre, mais on dut céder aux prières du cuisinier Yoro, qui, parent du trigonocéphale, s’était mis à implorer les membres de la mission en leur disant qu’il leur arriverait malheur s’ils détruisaient des animaux qui ne leur avaient fait encore aucun mal. Je laisse ici la parole à l’auteur qui fut lui-même témoin du fait. « Le désespoir de notre pauvre cuisinier nous fit beaucoup rire et pensant que nous allions bientôt partir et qu’en somme la reconstruction de notre hangar allait nous priver d’abri pendant plusieurs jours, nous avons écouté ses supplications. Yoro était parent de toute la famille des reptiles ; car quelques jours auparavant, un fait à peu près semblable s’était présenté. Je le vis arriver tout ému, me demandant avec insistance à lui prêter deux mille cauris : « Et pourquoi faire ? » lui dis-je. « Donne toujours, capitaine ; à mon arrivée à Saint-Louis, tu me retiendras sur mes gages vingt francs, cinquante francs même si tu veux ». J’eus bientôt l’explication de son insistance : derrière lui venait un chasseur Peulh qui venait de s’emparer d’un boa, qu’il avait sans doute surpris pendant son sommeil et dont la tête et la queue, fortement liés, l’empêchaient de nuire. Yoro voulait racheter son parent. Je me laissai encore émouvoir et donnai les deux mille cauris. Yoro prit délicatement le boa et s’enfonça dans la campagne avec son précieux fardeau. Nous ne le vîmes reparaître que le soir, ayant rendu la liberté au serpent. Il ne voulut jamais nous donner d’explication sur sa singulière parenté ».
De Tomborocoto à Dikhoy la route suit une direction générale Sud-Sud-Est ; ces deux villages sont distants d’environ quinze kilomètres.
19 Janvier. — Nuit relativement chaude. Le vent de Nord-Est a soufflé toute la nuit. Ciel couvert ; au réveil, brise de Nord-Est. Le soleil se lève voilé. Ciel couvert et bas. La température est assez fraîche. Rosée peu abondante.
A trois heures quarante-cinq minutes du matin, je réveille mes nemrods. Les préparatifs de départ sont lentement faits et, contre mes prévisions, les porteurs sont réunis en temps voulu. Aussi pouvons nous nous mettre en route à quatre heures et demie. Le chef du village vient m’accompagner jusqu’au delà du tata et « me mettre dans la bonne route ». Je lui serre la main avant de monter à cheval, ainsi qu’au fils du chef de Badon qui me quitte là pour retourner auprès de son père. Je suis encore bien faible, mais ma santé s’améliore sensiblement.
La route se fait péniblement pour moi, et pour franchir les marigots, je suis obligé de descendre de cheval et de me faire porter par mon vieux Samba, le palefrenier, et par mon fidèle Almoudo. A cinq heures nous traversons le marigot de Fafa-Kô et à cinq heures quinze celui de Fangoli. Il est six heures dix quand nous passons au petit village de culture de Médina et à travers ses lougans qui sont immenses et bien cultivés. Ils appartiennent à Sillacounda et sont situés sur les versants de petites collines qui s’étendent jusqu’à la Gambie, que nous longeons pendant quelque temps. Dans cette partie de la route, on chevauche, pendant environ deux kilomètres, sur la rive gauche de la Gambie et le sentier se déroule au pied d’une colline à pic dont la hauteur est environ de 40 à 50 mètres. Il faut en faire l’ascension un peu plus loin pour arriver au village de Diengui.
Diengui est un village Diakanké dépendant de Sillacounda. Sa population est d’environ 150 habitants. Il est situé au sommet d’une petite colline et ne possède ni sagné ni tata. De là on a une vue splendide. Au pied de la colline, la Gambie, à l’horizon, à l’Est, les plaines immenses du Dentilia, au Sud et à l’Ouest les collines du Niocolo. C’est un des plus beaux sites que j’ai rencontré au Soudan. Les habitants de Diengui sont de paisibles agriculteurs qui sont venus se fixer là pour y cultiver la terre qui y est très fertile. Nous faisons la halte sous l’arbre à palabres du village, un superbe fromager (Bombax), et la température s’est tellement refroidie que nous y allumons de grands feux de brousse pour nous réchauffer. Peu après notre arrivée, le chef du village, accompagné de ses notables, vint me saluer et m’offrir une vingtaine d’œufs frais qui sont les bienvenus. En causant avec lui, il m’apprend que Sillacounda, le village où j’avais décidé de faire étape, était fort peu éloigné de Laminia. Ils n’étaient séparés que par la Gambie qui était guéable, en cette saison, un peu en amont de Sillacounda. « Il vaudrait mieux que tu passes la Gambie ce matin, en plein jour, et que tu ailles camper à Laminia, me dit-il, ce serait plus prudent que de la passer demain matin pendant la nuit. D’autant mieux que cela te permettrait de partir de très bonne heure pour te rendre à Médina-Dentilia, qui est très éloigné ». Je me rendis sans peine à ce raisonnement et dépêchais aussitôt un homme en avant avec la consigne d’aller annoncer au chef de Laminia que j’irai camper chez lui aujourd’hui. En passant à Sillacounda, il devait informer le chef de ce changement d’itinéraire et lui dire de tout préparer pour qu’en arrivant, je puisse immédiatement passer le fleuve.