INTRODUCTION
En 1891, M. le ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, à la suite d’un article paru sous ma signature dans le Petit Marseillais, et traitant de la rareté croissante et de la disparition prochaine[1] de la Gutta percha des îles de la Sonde, voulut bien me faire appeler à Paris pour exposer devant le comité technique des ingénieurs électriciens de l’État, mes idées sur ce point et le remède à apporter à une situation menaçante pour une branche primordiale de l’industrie française.
Après avoir fait, dans une conférence privée, l’historique de ce sujet, je conclus à la possibilité de remplacer la gutta vraie des îles de la Sonde, par des produits végétaux similaires à trouver dans nos possessions africaines du Soudan ou du Congo. Au lieu de tenter (comme on s’est depuis inutilement efforcé de le faire) l’acclimatation du Palachium Gutta dans nos possessions équatoriales, ce qui, au cas de succès, eût exigé un temps très long, j’estimais qu’en raison de l’indispensabilité du produit, il valait mieux rechercher des arbres nouveaux et immédiatement exploitables. J’étais conduit à formuler ce conseil en me basant sur les résultats de certaines recherches faites dans ce sens par moi en 1885, et que j’ai publiées à cette époque dans le journal La Nature, de G. Tissandier ; elles avaient trait au latex solide d’une Sapotacée absolument spéciale à l’Afrique : le Butyrospermum Parkii de Kotschy. Cette gutta inconnue jusqu’à mes travaux, me paraissait donner quelques espérances. J’indiquai, au cours de cette conférence, qu’il y aurait peut-être là un succédané de la vraie Gutta, mais qu’une mission scientifique au Soudan pourrait seule nous éclairer sur le bien fondé de ces prévisions, tout en portant son attention sur d’autres végétaux à latex exploitable. Le comité, après m’avoir entendu, conclut, par l’organe de son président, à l’utilité de cette mission et voulut bien donner son appui moral à la demande que j’adressai immédiatement à M. Étienne, alors sous-secrétaire d’État aux Colonies, en vue d’obtenir l’organisation de ces recherches scientifiques. M. Étienne, dont l’esprit est largement ouvert à toutes les questions d’application scientifiques coloniales, répondit à mes propositions avec un empressement bienveillant dont je ne saurais trop le remercier. Sur-le-champ, d’après ses ordres et par mes soins, furent organisées deux missions scientifiques. La première, chargée d’aller à la Guyane étudier l’exploitation des Mimusops Balata, essence productrice d’une gutta appréciée, fut confiée à M. Geoffroy, pharmacien de la marine, licencié ès sciences : l’autre, appelée à la recherche et à l’étude des Guttas du Soudan français, eut pour chef M. le Dr Rançon, médecin de 1re classe des colonies. Le premier de ces deux explorateurs a succombé à la suite des fatigues de sa mission accomplie au Maroni avec le plus grand dévouement et le plus grand succès. La mort ne lui a pas laissé le temps de rédiger le rapport de son voyage d’exploration[2], mais il a cependant pu goûter la satisfaction suprême de voir son œuvre couronnée comme elle méritait de l’être. A la suite de ses recherches, en effet, un vrai mouvement s’est produit en vue de l’exploitation de ces richesses forestières, jusque-là méconnues, et la question du Balata est devenue un moment, avant la fièvre de l’or, la préoccupation dominante de la Guyane française : plusieurs sociétés se sont organisées en vue de cette industrie forestière pleine de promesses.
Plus heureux que son collègue E. Geoffroy, le Dr Rançon, après une longue et pénible maladie résultant d’un séjour trop prolongé au Soudan, a pu récupérer sa santé un moment compromise, et présenter sous forme de mémoire scientifique les résultats de sa mission laborieuse. C’est le détail de ce voyage d’exploration, mémorable et fructueux à tous égards, que M. le Dr Rançon relate dans le travail qui va suivre et qui forme, en grande partie, le deuxième volume des Annales du Musée et de l’Institut colonial de Marseille. Je suis heureux de l’insérer dans ce recueil ; mais, pour l’intelligence du sujet, il était nécessaire d’en donner ici brièvement la genèse. Le lecteur jugera lui-même à quel point M. le Dr Rançon, par les résultats de sa mission, a dépassé les espérances de ceux qui la lui confièrent et combien il a su élargir le cadre restreint du programme qui lui était tracé.
Qu’il me soit permis, en terminant, de remercier le Ministère des Colonies, celui de l’Instruction publique, la Municipalité de Marseille avec la Chambre de Commerce et la Société française du Sénégal et de la côte occidentale d’Afrique, la Chambre de Commerce de Bordeaux, qui, par leur généreux concours ou leurs souscriptions à des exemplaires, m’ont permis la publication du rapport de M. Rançon. J’ai l’assurance que leur libéralité portera ses fruits et ne sera pas perdue pour les intérêts des ports commerciaux de la France, dont les relations suivies avec la côte occidentale d’Afrique constituent un élément important de prospérité.
Marseille, le 15 juillet 1894.
Professeur Dr E. Heckel,
Directeur des Annales du Musée
et de l’Institut colonial de Marseille.