Je fus forcé de rester deux jours à Demba-Counda. Ma faiblesse était telle, que j’aurais été absolument incapable de me tenir à cheval. Malgré cela, je fus obligé de recevoir de nombreuses visites. Tous les chefs des environs vinrent me saluer et il m’en aurait coûté de les renvoyer sans les remercier et leur serrer la main. Je n’ai pas besoin de dire que, dans cette circonstance, je n’eus qu’à me louer du dévouement de Sandia et d’Almoudo. Ils ne me quittèrent pas et me prodiguèrent les soins les plus attentifs. Il est curieux de voir combien, chez le Noir, l’instinct premier de la race tend toujours à se manifester même chez ceux qui ont vécu pendant longtemps au contact de l’Européen. Le fait suivant en est une preuve certaine. Almoudo, comme je l’ai dit au début de ce récit, vit, depuis une quinzaine d’années, au milieu de nous. Il connaît nos mœurs, nos coutumes, et peut, à juste titre, être regardé comme un noir intelligent et relativement civilisé. Cela ne l’empêche pas de se livrer à toutes les pratiques superstitieuses de sa race. Dans la case où j’étais logé à Demba-Counda se trouvait un de ces petits tabourets sur lesquels les femmes ont l’habitude de s’asseoir. Je ne sais à quel moment je dis à Almoudo de s’y asseoir. Je le vis alors examiner attentivement cet escabeau et cracher ensuite légèrement dessus. Je lui demandai les motifs de cette nouvelle pratique. Ce à quoi il me répondit : « Ces sièges ne sont faits que pour les femmes, et si un homme s’asseoit dessus sans y avoir préalablement craché, tous les enfants qu’il aura dans la suite seront sûrement des filles. » Or, comme Almoudo venait de se marier, on comprendra aisément que comme tout bon noir, son unique désir était de voir ses fils perpétuer sa race et son nom. Je me suis souvent demandé quels pouvaient être les motifs de cette étrange superstition. Je n’ai jamais pu, malgré mes recherches, en avoir une explication satisfaisante.

29 novembre. — Bien que j’aie passé une fort mauvaise nuit et que la fièvre dure toujours au moment où je me lève, je décide quand même de me rendre à Kountata, village distant seulement de quelques kilomètres de Demba-Counda. Donc, malgré les instances du brave chef, qui, me voyant si souffrant, veut à toutes forces me retenir, nous nous mettons en route à six heures dix. La température est des plus agréables. Nous sommes en pleine saison fraîche. Les nuits sont même un peu froides et on a besoin de se bien couvrir. La roule se fait sans incidents et à 8 heures 15 nous arrivons à Kountata. Rien de bien particulier à signaler, si ce n’est trois petits villages Peulhs au milieu de beaux lougans. Ce sont : Fara-Counda, 150 hab. ; Diané-Counda, 200 hab. ; Bouran-Counda, 250 hab. — La nature du terrain s’accentue de plus en plus. Ce sont toujours les mêmes argiles. La flore devient de plus en plus pauvre.

Kountata. — Kountata est un village Malinké de 450 habitants environ. On s’en aperçoit de suite en y entrant, tellement il est sale, puant et mal entretenu. Malgré cela, j’y suis bien reçu. C’est le premier village du Kalonkadougou ; il obéit au chef de Diambour. J’y reçois encore quelques visites et suis obligé de passer la journée sur mon lit. Malgré de fréquentes nausées, je puis cependant prendre quelque nourriture. On me donne à profusion tout ce qui m’est nécessaire pour nourrir mes hommes et mes animaux. De Demba-Counda à Kountata, la distance n’est que de 10 kil. 375.

30 novembre. — La fièvre ne m’a pas quitté, je passe cependant une nuit relativement calme. Mais au moment de me lever, je suis absolument exténué. Je me mets quand même en route pour Diambour, et à 5 heures 40 nous quittons Kountata en bon ordre. Pas un seul village entre Kountata et Diambour. Quelques cases de Peulhs seulement à environ trois kilomètres avant d’arriver. Je n’oublierai jamais ce que j’ai souffert pendant cette étape de vingt kilomètres. Ma faiblesse était si grande et les nausées si fréquentes, que j’étais obligé de descendre de cheval toutes les demi-heures pour me reposer et vomir, et cela de 5 heures 40 à 10 heures 40, heure à laquelle nous sommes arrivés à l’étape. Je faillis avoir une syncope en descendant de cheval. Heureusement que mes hommes avaient pris les devants et avaient eu la présence d’esprit de monter mon lit en arrivant. Je pus m’étendre aussitôt.

La route de Kountata à Diambour traverse la brousse et rien que la brousse. La sécheresse y devient de plus en plus grande, et les habitants, pour avoir l’eau qui leur est nécessaire, sont obligés de creuser des puits de 45 à 50 mètres de profondeur. Ces puits, on le comprend aisément, vu les moyens primitifs employés pour les construire, demandent un long et pénible travail. Ce sont les Ouolofs qui y sont les plus habiles, et chaque village leur paie une assez forte redevance pour qu’ils les nettoient et les entretiennent en temps voulu. On y puise à l’aide d’une calebasse attachée à l’extrémité d’une longue corde de baobab, et pour que les femmes et les enfants n’y tombent pas, leur ouverture est fermée à l’aide de pièces de bois jointives qui forment un véritable plancher, dans lequel on ménage deux ou plusieurs passages pour permettre d’y plonger les récipients. Ces puits diffèrent beaucoup de ceux du Cayor. Ils ne sont pas comme ceux-ci creusés en forme de cuvettes, mais absolument à pic. Comme ils ne sont pas maçonnés à l’intérieur, il se produit parfois des éboulements dangereux. Ces sortes d’accidents sont cependant moins fréquents dans le Kalonkadougou que dans le Cayor et le Baol, par exemple. Car le sol du Kalonkadougou, formé d’argiles, est moins mouvant que les sables de ces deux derniers pays. Bien qu’il n’y ait, dans cette région, aucun marigot, le sol est cependant encore assez fertile, et Diambour est entouré de beaux lougans de mil.

Diambour. — Diambour est un gros village Malinké de huit cents habitants environ, puant, dégoûtant et tombant en ruines. Il est entouré d’un sagné des plus rudimentaires et on y voit encore les vestiges d’un tata qui devait être assez sérieux. Ses cases sont construites à la mode indigène. Beaucoup d’entre elles ne sont plus que des décombres. C’est la résidence du chef de cette partie du Kalonkadougou qui a Diambour pour chef-lieu. Ce chef, connu sous le nom de Massa-Diambour, est un vieillard absolument idiot, abruti par l’alcool, et repoussant tellement il est sale, crasseux et nauséabond. Il ne jouit, pour ainsi dire, d’aucune autorité dans la région. J’y reçois, du reste, le meilleur accueil. A peine étais-je installé dans une magnifique case, qui avait été préparée à mon intention, que le chef vint me rendre visite. Précédé de deux griots, dont l’un jouait du balafon et l’autre du cora (guitare à vingt-six cordes), et suivi de tous ses notables, il pénétra dans la cour de mon habitation et Sandia l’introduisit auprès de moi. Malgré ma grande fatigue, je m’entretins longuement avec lui, et, après un palabre de trois quarts d’heure, il me quitta en me disant que je pouvais me reposer dans son village aussi longtemps que je le désirais, et que plus j’y resterais et plus il serait heureux, que je n’avais pas à me préoccuper de la nourriture de mes hommes et de mes animaux, et qu’il pourvoirait à tout. J’étais loin de m’attendre à une semblable réception, car j’étais le troisième Européen qui s’aventurait dans ces régions. J’ai été heureux de constater une fois de plus combien était grand en Afrique le prestige du nom français.

Le Cora. — Le Cora est le nom Khassonké d’une grande guitare que l’on rencontre surtout chez les peuples de race Mandingue. Les Bambaras la nomment M’Bolo, les Malinkés M’Bolo également, les Peulhs M’Bolo M’Bata, ainsi que les Sarracolés.

De tous les instruments de musique en usage parmi les peuples du Soudan, cette guitare est assurément le plus harmonieux. Je me souviens que cela m’avait frappé la première fois que je l’entendis à Saint-Louis. Je me promenais avec un de mes collègues lorsque nous fîmes, dans le village de Guet N’dar, la rencontre de deux artistes qui se promenaient dans les rues en jouant de leur instrument. Nous les amenâmes avec nous et les installâmes sur une petite terrasse sur laquelle s’ouvrait la porte de notre salle à manger, et, moyennant une modique rétribution, nous les fîmes jouer pendant tout le repas du soir, et nous ne nous sommes pas ennuyés en les entendant. Je l’ai depuis maintes et maintes fois entendue, et toujours avec le même plaisir. Je ne suis pas le seul sur lequel cet instrument ait fait cette impression. A Tombé, dans le Konkodougou, pendant notre mission dans le Bambouck, un joueur de Cora charma, pendant plusieurs heures, mes compagnons de route. Je ne pus en profiter, car alors je dormais profondément. Aussi, le lendemain, je regrettai vivement de ne pas avoir pris ma part du concert, surtout lorsque mes compagnons me dirent quelle délicieuse soirée ils avaient passée.

Cette guitare est très volumineuse. Aussi les joueurs sont-ils obligés de la porter en en appuyant la caisse sur le ventre et en passant autour de leur cou un cordon qui vient se fixer sur cette caisse. Quand ils en jouent assis, ils placent la caisse entre leurs jambes, le manche étant tourné en haut. Il est très-difficile d’en jouer et elle est peu commune. Elle est accordée d’avance et les artistes n’ont pas à appuyer sur les cordes pour produire les notes. Chaque corde donne une note unique.

Elle se compose essentiellement d’une caisse qui n’est autre chose qu’une grande calebasse recouverte de peau bien tendue. Un manche y est adapté. Les cordes viennent s’y attacher. Elles sont fixées d’autre part à l’extrémité diamétralement opposée du point de la calebasse où s’insère le manche. Ces cordes, à l’aide d’un support, sont disposées de haut en bas dans un sens horizontal par rapport à la caisse. Leur nombre varie de douze à trente. A l’extrémité libre du manche se trouve un petit ornement en fer ayant forme de palette recourbée. Ses bords sont percés de petits trous dans lesquels sont passés de petits anneaux de métal très mobiles qui tintent rien que du seul fait de jouer de l’instrument. Le prix de cette guitare est relativement élevé, quatre-vingt-dix à cent francs environ.