CHAPITRE II
L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE
ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.

Perte du Canada. — Traité de 1763. — Les colonies anglaises se détachent de la Métropole. — Les Anglais d'Amérique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. — Jonathan en face de John Bull. — Les «Insurgents» représentent les principes libéraux du Parlement anglais. — L'Europe s'intéresse au mouvement. — L'Angleterre résiste, la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. — Georges III tend vers l'absolutisme. — Luttes oratoires entre Fox et Burke. — L'opinion en France. — Le comte de Vergennes entraîne Louis XVI. — Le rôle de La Fayette. — Contradiction entre les privilèges de l'aristocratie française et son intervention en faveur des idées républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. — Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. — La France fidèle à sa mission civilisatrice.

Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de la fin du XVIIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, ont toujours procuré à l'Angleterre un avantage colonial, avantage qui finit par lui assurer la prédominance en Amérique. Cette politique, heureuse à nos dépens, fut couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent pas immédiatement tout ce que les suites de la guerre de Sept Ans contenaient pour nous d'ignominieux. Sous les apparences brillantes de la Monarchie, la situation internationale du pays était, en réalité, atteinte.

Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de littérature ou de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution intellectuelle, sociale et économique qui se dessinait en Europe, surtout en France. Ils ne virent pas ce qui se passait,—le fait inéluctable qui venait de se produire outre-mer: la perte du Canada,—échec définitif de notre politique coloniale en Amérique.

L'œuvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais l'avaient réalisée et parachevée. Un historien perspicace et judicieux aurait pu, dès cette époque, déterminer la portée de l'événement. C'était, en somme, l'idée de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi d'Angleterre et champion de l'Europe protestante, qui triomphait de la conception de Louis XIV, représentant de la catholicité autocrate. L'empire colonial que nous aurions pu fonder en Amérique, sous les auspices de la monarchie française, de race latine et de religion catholique, fut remplacé définitivement par un empire où la religion protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent prépondérantes.

Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante, menée par les politiciens anglais dans l'Amérique du Nord, sous l'inspiration du premier Pitt, connut une heure d'arrêt: ce fut quand les colons anglais, devenus des américains, renièrent leurs frères d'Angleterre et se soulevèrent contre le joug du roi Georges.

Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était pourtant à prévoir.

En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à Londres: les Insurgents, étaient simplement des hommes libres qui, dans la plénitude du droit, défendaient leurs droits.

À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une évolution,—la dernière conséquence d'un geste esquissé au commencement du XVIIe siècle. La révolution qui arracha une fraction du peuple anglais à la mère-patrie, s'accomplissait au moment même où les Pères Pèlerins, animés de la plus intransigeante foi puritaine, débarquèrent sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure, sans esprit de retour.

Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie qui les avait persécutés. Leur patrie était désormais là où leur dogme religieux pouvait s'affermir sans entraves. Le souvenir de la terre natale s'effaçait devant la nécessité de l'œuvre à accomplir: trouver la terre hospitalière, qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les représentants fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants dans une race issue d'une race en voie de transformation,—sur un continent nouveau s'élaborèrent les éléments d'une nationalité nouvelle.