Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse, La Fayette en tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique, soulevés contre des abus d'autorité, ne fit un geste contradictoire qu'en apparence; en réalité, il obéissait, instinctivement, à l'impérieuse mission de la France. Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la monarchie française, par sa généreuse initiative, connut un instant d'éclat incomparable, un instant seulement, car le roi ainsi que les gentilshommes, vaillants soldats de la guerre en dentelles, devenus les compagnons d'armes des soldats en sabots, étaient arrivés à la fin de leur carrière; ils se suicidaient en beauté avant d'être massacrés sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer l'œuvre d'une grande république, ils auraient pu dire: Morituri vos salutant!

CHAPITRE III
LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE
ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Les Anglais ignorent la situation des colonies. — Les grands caractères civiques sont en Amérique. — Les citoyens fils de leurs œuvres. — Les militaires. — Conditions favorables à la fondation d'une démocratie. — Influence exercée par l'évolution américaine sur la révolution française. — En Amérique la liberté existant déjà, il s'agissait de la faire respecter; en France, il s'agissait de la créer. — Grande différence dans les moyens d'action. — Jugement des Américains sur la révolution française. — Jefferson, témoin des premiers troubles, les juge en républicain. — Il accuse Marie-Antoinette et accorde toute sa sympathie au Tiers-État. — Gouverneur Morris, républicain aristocrate, penche pour l'ancien régime.

Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des mers et la domination des continents transatlantiques, avaient contribué, par leur rivalité, à la fondation d'une grande république. Résultat imprévu et un peu déconcertant pour quiconque ignorait les relations de cause à effet,—résultat fatal pourtant et qui ressortait de la race et du pays.

Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences de ce grand événement furent bien différentes.

La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé pour un idéal de justice et d'indépendance.

L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide et d'une paix qui lui arrachait la possession de ses plus belles colonies, s'inclinait simplement devant la logique inexorable de l'histoire; elle payait une dette contractée cent ans auparavant, quand elle avait accordé au Parlement l'autorité et la puissance de combattre et d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient développés les états des possessions américaines qui devaient bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle précieux dans la constitution du Massachusetts,—ce refuge du puritanisme et du système représentatif des Anglo-Saxons.

La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux branches de la race anglo-saxonne, qu'une mise au point, par la branche américaine, d'un système politique que tous les Anglais avaient un jour défendu ensemble avec la même âpreté. Cette révolution, en un mot, est l'aboutissement, le couronnement, dans des conditions plus favorables, dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme de Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution de 1688.

Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient suivi des voies différentes. À ce changement opéré par la force des choses vient s'ajouter une ignorance réciproque des conditions de vie qui, vers le milieu du XVIIIe siècle, prit des proportions dangereuses, à mesure que, du côté des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe et les raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains, persistaient encore des habitudes de tempérance et de simplicité. La distance et l'état insuffisant des moyens de communication entretenaient cette ignorance. Il faut songer qu'à cette époque, on mettait presqu'autant de semaines qu'on met aujourd'hui de jours, pour aller d'Europe en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement les idées et les intentions, entre le départ et l'arrivée.

Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient une représentation fausse de la situation des colonies. Leur indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait qu'en présence de l'intérêt commercial et cet intérêt naturellement répondait à leurs plus intimes convictions: les colonies avaient été inventées par la Providence pour servir de débouché au commerce britannique.