... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice à la Cour des Aides, a été hué sans réserve par la populace. La voiture de Madame de.... (J'ai oublié son nom), portant livrée de la Reine, a été arrêtée, on l'avait prise pour Mme de Polignac que l'on voulait insulter. La Reine, allant au théâtre avec Mme de Polignac, fut reçue par des huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus. La Reine pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois est détesté et Monsieur est grand favori. L'Archevêque de Toulouse est nommé premier Ministre,—c'est un caractère vertueux, patriotique et capable... En l'espace de trois mois, l'autorité royale a perdu, et les droits de la nation ont gagné plus de terrain par une simple évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans toutes ses guerres civiles sous les Stuarts....»

C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs de la comédie royale répéter, avec plus ou moins de succès, les dernières tirades de leur rôle. Son attention est surtout attirée par l'Assemblée des Notables, la cour plénière, les États-Généraux, qui, par étapes devaient mener aux réformes définitives.

Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps après la nuit du 4 août, le général vint lui demander l'hospitalité pour quelque six ou huit amis qui désiraient se réunir sur un terrain neutre afin de discuter sur le droit de veto devant être accordé ou retiré au Roi. Sur l'invitation empressée du diplomate américain, La Fayette vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon, Mounier, Maubourg et Dagout, tous patriotes animés des meilleures intentions, prêts à se consentir des concessions mutuelles. Cette réunion d'hommes politiques notoires chez le représentant d'un pays étranger, devait mettre ce dernier dans une situation assez délicate. Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La discussion, dit-il, commença à quatre heures et fut continuée jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je fus le témoin silencieux d'une argumentation calme et sincère qu'on trouve rarement dans les conflits de l'opinion politique; ce fut un raisonnement logique, une éloquence sévère, dénuée de toute vaine rhétorique ou déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par Xénophon, Platon et Cicéron.»

Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la France n'est pas mûre pour toutes les réformes, pour l'exercice de certains droits du moins, considérés comme élémentaires dans les pays de race anglo-saxonne,—tel l'Habeas corpus. La suppression des lettres de cachet, par exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque amertume, la légèreté des Français, leur esprit arriéré, quand il s'agit de développement politique. Écrivant à Mme Adams, à l'occasion de la réunion des notables, il avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le résultat le plus remarquable de cette assemblée est le nombre incalculable de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu. Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette nation n'est capable d'un effort sérieux que sur commande... Celui qui ferait un bon mot à propos, pourrait désarmer toute la nation résolue à se révolter.»

Jefferson est sévère.

Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée qui va se réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux, à laquelle il assista, une description un peu superficielle: «Si on les considère comme une mise en scène d'Opéra, c'était imposant; au point de vue affaire, le discours du Roi fut exactement ce qu'il devait être et très bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours du Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas encore pu savoir de quoi il avait été question. Le discours de M. Necker fut aussi bon que le permettait le nombre des détails qu'il était obligé de traiter.»

Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question commence quand il s'agit de fixer le système du vote: le Tiers-État lève la tête. Jefferson comprend que, de ce côté, sont la force et l'espoir. «Ses représentants, dit-il, possèdent presque tous les talents de la nation; ils sont fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a, certes, parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le plus d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces. Chaque initiative prise par cette chambre a été marquée par de l'adresse et de la sagesse. La noblesse, au contraire, est absolument hors d'elle. Elle est si furieuse qu'elle peut rarement délibérer. Elle possède peu d'hommes de talents modérés et pas un homme d'un talent supérieur...»

C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve toute son admiration. La logique dont cet ordre fit preuve dans ces premières discussions, lui rappelle, sans doute, des luttes similaires auxquelles il prit part dans son pays; il sympathise avec ces hommes énergiques qui, dans les transactions les plus difficiles, demeurèrent en possession d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux quatre coins du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la forme du gouvernement. Jefferson quitta la France avant d'avoir pu assister à ce changement. Mais son âme républicaine était satisfaite de ce qu'il avait vu et il était persuadé que la modération qu'il recommandait autour de lui ne serait pas troublée par des manifestations d'un caractère plus agressif. En cela, son optimisme se trompait et allait être soumis à une épreuve redoutable.

Il se trompait aussi dans certains de ses jugements concernant la Reine sur laquelle il fait retomber, en grande partie, la responsabilité de la Révolution. Cette femme séduisante, produit de son époque et de sa caste, cette créature sensuelle, hautaine, inconsciente et artificielle, n'était pas de taille à enrayer le grand mouvement et, encore moins, à le provoquer. On dirait que Jefferson manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond les causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes fournis par des comparses. Il juge sans doute la conduite et l'influence de Marie-Antoinette d'après les Jacobins, d'après les campagnes odieuses et les libelles indignes dirigés contre la fille de Marie-Thérèse, qui ne pouvait être autre qu'elle n'a été.

Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie: ... «J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu de Reine, il n'y aurait pas eu de Révolution. Aucune violence n'aurait été provoquée, ni exercée... Le Roi aurait marché la main dans la main avec ses sages conseillers... Je ne saurais ni approuver, ni condamner la sentence qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine dans un couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais placé le Roi dans la situation qui lui convient, l'investissant de pouvoirs limités qu'il aurait, certes, exercés honnêtement. De cette façon, il n'y aurait pas eu de vide facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et l'occasion ne se serait pas présentée de ces atrocités qui démoralisèrent toutes les nations de ce monde et détruisirent et continuent à détruire des millions et des millions de ses habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique aux choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon américain dont les principes démocratiques se sont développés quasi naturellement et il juge avec son esprit indépendant qui, après avoir espéré une révolution réalisée sans effusion de sang, la voit dévoyée dans les pires excès et finalement escamotée par l'ambition de Bonaparte.