Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution américaine; question de mentalité, de tempérament et de race. Les Américains possédaient l'expérience, fruit de leurs rudes épreuves, depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mère-patrie, au commencement du XVIIe siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur Morris, tout en proclamant les grands principes de la Révolution, critiquât les moyens employés chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus en plus détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait présager sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: «Une personne moins au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait trouver étrange que le plus doux des monarques qui aient jamais occupé le trône de France, qui en est précipité précisément parce qu'il ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées à ses prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un acte criminel, soit persécuté comme le plus néfaste tyran qui ait déshonoré l'humanité,—que Louis XVI, en un mot, puisse être condamné à mort. Cela est, pourtant.»

Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: «Le Roi de ce pays a été publiquement exécuté. Il mourut avec dignité. En montant à l'échafaud, il exprima, de nouveau, son pardon à tous ceux qui l'avaient persécuté et l'espoir que son peuple égaré pût profiter de sa mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les exécuteurs le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber la hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, qu'il fut mutilé...»

Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mêlés de près aux différentes phases du drame révolutionnaire, est absorbé par les événements journaliers, composant sa vie à Paris. Il oublie parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui se démènent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les acteurs récitant plus ou moins bien leur rôle, passe le souffle inspirateur et créateur. Et dans la Révolution française, il convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences humaines, limitée aux nécessités de races et de frontières,—celle qui appartient à l'univers entier et qui, dépassant les frontières d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son rayonnement, d'autres patries.

Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, sans être exposés au spectacle immédiat des troubles sanglants, en comprirent sans doute mieux la portée philosophique. À tant de distance, ils crurent entendre comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent le nouveau gouvernement installé en France comme l'établissement d'une république sœur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours vivace la reconnaissance pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent impartiaux, enthousiastes pour l'œuvre accomplie, dont les conséquences devaient avoir un retentissement mondial.

Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, les plans politiques et la différence des points de vue s'affirma par la formation de partis opposés. Les uns proclamaient la similitude des principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les deux républiques. Les autres en faisaient ressortir les dissemblances. La République française, disaient-ils, est une et indivisible; la nôtre est composée d'États souverains dans une certaine mesure, possédant une juridiction particulière et des intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, comme une trahison,—ici, la trahison consisterait à vouloir imposer l'unité de gouvernement. L'Union qui respecte la diversité des États, fait la force de notre Confédération.

Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations, faisaient ressortir la nécessité de développer le sentiment d'une nationalité bien déterminée. À ceux qui affirmaient que, malgré la sympathie due à la France, la constitution britannique offrait plus d'affinités avec la constitution américaine, d'autres ripostaient qu'ils n'étaient ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains, nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; mais ils ne pouvaient pas échapper à la fatalité qui s'imposait d'une politique américaine tour à tour ballottée entre l'influence française et l'influence anglaise.

La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. On y trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques des États-Unis, partagés, pour un temps, entre l'Angleterre réactionnaire et la France libérale.

Les journaux critiquent ou exaltent les événements de France, suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais malgré l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles, devant le spectacle de tant d'excès incompris parce que suscités par des conditions spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés par une mentalité si différente de la mentalité latine. Dans ces excès même, indépendamment de toute sympathie pour les principes républicains et à cause de ces sympathies sans doute, la clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'étonne des soubresauts de l'opinion française, elle condamne les revirements subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les gestes d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise en scène qui souvent amuse et parfois détourne du but poursuivi, se cache la menace des plus terribles tyrannies. Les États-Unis n'ont plus à craindre le retour de celles dont ils ont secoué le joug; mais des problèmes nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune indépendance à l'épreuve.

Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a suivi sa courbe ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionnés, les talents les plus fougueux, les cœurs les plus ardents, les intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire de génie, d'énergie, de raison, d'utopie, de grâce et même de beauté, a été dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations et de crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur tant de ruines amoncelées sur des ruines, sur la mêlée confuse de tant d'idées qui se heurtent et s'annulent en une incohérence anarchique, s'annonce une ère d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que, sur l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la silhouette fine et énigmatique du capitaine, du général, du consul: Bonaparte.

CHAPITRE IV
GROUPEMENTS DES PARTIS
ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.