—«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi, nous tous, si tu fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer à aller rejoindre dans peu les pauvres diables innocents que tu as si légalement, si humainement, si justement surtout, fait déporter à Sinnamary...»
Le coup porta.
Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant hors de sa baignoire et s'y replongea avec une telle violence que l'eau en fut précipitée en jets abondants, accompagnés de ces mots:
—«Vous êtes un insolent! Je devrais...
On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures humides firent de bruit et de dégâts. Le pauvre Joseph fut aspergé de liquide et, sous cette douche inattendue, sa colère tomba comme s'apaise le bouillonnement d'une soupe au lait brusquement enlevée au contact de la flamme qui l'exaspère.
Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire aurait exigé un peu plus de dignité personnelle, se regardèrent avec des mines de circonstance répondant aux caractères respectifs des acteurs de cette scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut comique: le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge et Lucien, vierge de toute souillure humide, s'efforçait d'atténuer l'acuité de son air gouailleur. Seul, le brave domestique, témoin involontaire de tels écarts de langage et de tenue chez des maîtres auxquels il accordait volontiers une essence quasi olympienne, se sentit probablement atteint dans ses plus intimes croyances et, sous le choc, tomba évanoui.
Cette réalité mit les choses au point.
Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop sensible, Joseph se retira pour changer de vêtements, le Premier Consul sortit de son bain et invita Lucien à l'aller attendre dans son cabinet de travail.
Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut énumérer, de nouveau, pour son jeune frère, les raisons péremptoires qu'il pouvait invoquer pour justifier ce qu'il appelait plaisamment sa «Louisianicide».
Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane aux Américains pour dix-huit millions était plus déshonorant que de la laisser prendre en tel cas de guerre...» Mais Lucien ne savait pas encore que cette guerre, Napoléon devait la faire, qu'il revenait, par la force des choses, à la politique continentale au détriment d'une politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner l'œuvre de Colbert en Amérique, il devait aussi abandonner ses projets sur Saint-Domingue et la Louisiane pour atteindre l'Angleterre en Europe. Lucien refusa catégoriquement de l'appuyer si la question devait être portée devant les Chambres et, à son point de vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère, il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme et pour la Constitution,—cette Constitution qu'il avait contribué à faire accepter et, comme le Premier Consul le raillait vertement, tournant en ridicule ces vocables dont il méprisait déjà la signification, pour lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel! République! Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes phrases...—Lucien n'hésita pas à faire connaître le fond de sa pensée et répondit avec courage: