Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils trouvaient des points de repère, des noms glorieux dont leurs noms obscurs étaient comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conquérant n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas été leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? Cela est tellement vrai que, malgré la scission politique et intellectuelle qui, à partir d'une certaine époque, s'accentue entre les citoyens de l'Amérique septentrionale et les sujets de Sa Majesté britannique, les premiers écrivains qui cherchèrent à créer une littérature nationale, à tendance exclusivement américaine, ne peuvent se dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement américain, d'un cachet original directement inspiré du puritanisme, ne pouvoir écrire sur l'Angleterre sans l'appeler: «Our old Home.»
Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit ainsi longtemps demeurer isolée des mouvements plus ou moins importants qui se produisaient en Europe, cette fierté bien relative contenait une grande part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut s'appliquer qu'aux conditions matérielles du pays, aux conditions spéciales imposées par la flore et la faune, mais en réalité, tout le reste, sous des dehors plus primitifs, était aussi vieux que la vieille Angleterre. Qu'ils le voulussent ou non, les Américains, même à leur insu, furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales qui bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement des Colonies occasionna de longues luttes entre l'Angleterre, la France et l'Espagne. Les traités de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713), d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient mis fin à des contestations d'aspect essentiellement européen, contenaient cependant des clauses relatives à des territoires situés en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, avait pour cause la rivalité de deux monarchies de droit divin, débuta, en Amérique en 1754, par un fait d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en combattant pour l'indépendance, les fondateurs de la République américaine mirent de nouveau face à face les deux peuples rivaux qui, après s'être disputé la domination des mers, retrouvaient leur rivalité dans les grandes entreprises coloniales.
Mais tels contacts avec la politique européenne, qui obligeaient un peu malgré eux les Américains à élargir leur champ d'action, ne répondaient encore qu'à des nécessités indirectes. Avec le traité de la Louisiane, l'action devient, pour ainsi dire, directe; les intérêts immenses qui en découlent pour les États-Unis leur promettent un développement infini; désormais, ce ne sera pas seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations de la politique européenne,—c'est cette dernière qui doit compter souvent avec les exigences de la politique américaine.
Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre, l'attaque en Europe et la diminue en Amérique, en ouvrant, pour les États-Unis, l'ère des agrandissements territoriaux destinés à recevoir l'afflux des nombreux immigrants et à provoquer cette poussée formidable qui, dans toutes les branches de l'activité humaine, transforma de vastes étendues désertes et inexploitées en la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie en travail et en lutte.
D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, pour les États-Unis, la série des relations internationales leur permettant de devenir une puissance mondiale, cette cession souleva aussi à l'intérieur du pays des questions constitutionnelles qui remirent aux prises l'âpre hostilité des partis.
Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de l'acquisition: elle comprend tous les États de l'Arkansas, Missouri, Iowa, Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale, une partie des États de Minnesota, Kansas, Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane proprement dite, tout le territoire indien et une partie du territoire d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre fois plus grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; trois fois plus grande que l'Espagne et le Portugal; sept fois plus grande que l'Italie et deux fois plus que l'Égypte; dix fois plus grande que la Turquie et la Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la Norvège et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé: la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie réunies, répondaient à peine à l'étendue de cette vaste succession de pays.
C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une confédération d'États qui n'en était encore qu'au début de sa carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à s'entendre au sujet de l'administration, des droits plus ou moins étendus et réciproques des Parlements particuliers et du Congrès et quelques-uns s'effrayèrent des difficultés qu'allait faire surgir ce subit accroissement de territoires qui viendraient ajouter aux difficultés, aux contestations, aux délicates questions d'initiative et d'entreprise politique appartenant à chaque état pris en soi ou à l'Union entière prise dans son ensemble.
Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de relever la tête.
Le président Jefferson et ses représentants, Livingston et Monroe, furent critiqués dans leur empressement patriotique à signer un traité qu'ils croyaient avantageux, mais qui, pour être valable, devait avoir l'assentiment du Congrès. Or, pour ne pas laisser passer une occasion qui ne se serait sans doute plus représentée, les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter avec les représentants de Napoléon n'avaient pas jugé nécessaire de se munir de cet assentiment.
Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une notoriété et d'une autorité incontestables, tels Pickering, Griswold et d'autres, émirent des doutes sur la validité du traité et sur l'opportunité de l'agrandissement qui en fut la conséquence. Le débat commença à la Chambre le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où républicains et fédéralistes changèrent réciproquement leur fusil d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur Morris abondèrent dans le sens des républicains avancés, partisans résolus de Jefferson.