La note du gouvernement britannique du 10 avril 1812, rappelant que la Grande-Bretagne avait toujours été prête à retirer ses Ordres dès que la France aurait retiré ses Décrets, ne pouvant admettre l'exception spécialement stipulée par Napoléon en faveur des États-Unis, termina la conversation diplomatique entre les deux pays.

Madison n'avait plus qu'à préparer un message invitant à une immédiate déclaration de guerre.

Cependant, Joel Barlow, qui avait habité Paris pendant la période la plus tragique de notre histoire, qui, ayant un tempérament presque français, avait réussi auprès de nous jusqu'à mériter le titre de citoyen, y était revenu en qualité de ministre plénipotentiaire. Dans la capitale, il reprit d'anciennes habitudes qui lui étaient chères. Il aimait la société parisienne et le cadre raffiné dans lequel elle évolue. Il retrouva tout cela: il n'eut qu'à renouer de vieilles relations et à se réinstaller dans la même maison qu'il avait habitée dix-sept ans auparavant.

Pourtant, l'ambiance n'était plus la même. Le vieux républicain comprit bien vite qu'une autorité dynastique pesait maintenant sur la marche des affaires. La mission qu'il était chargé de mener à bien s'affirmait délicate et difficile. Il s'agissait, en somme, de faire justifier la politique du Président Madison, en invitant Napoléon à ne pas demeurer dans l'équivoque, à prendre une attitude franche à l'égard des États-Unis en retirant franchement ses Décrets. C'était toujours la même alternative: les intérêts américains servant d'enjeu à la rivalité franco-anglaise. Maintenant que la guerre était sur le point d'éclater entre les États-Unis et l'Angleterre, il était urgent que la France fît acte de bienveillance sinon d'amitié, sans cela les hostilités contre l'Angleterre risqueraient de n'être pas populaires auprès de la majorité des États du Nord. À y regarder de près, en effet, les vexations exercées par Napoléon en exécution de ses Décrets, équivalaient à celles que la Grande-Bretagne avait infligées au nom de ses ordres en conseil. Joel Barlow devait donc insister pour qu'un pareil état de choses prît fin et pour que des indemnités fussent accordées en réparation des nombreuses saisies de navires et de cargaisons. C'était un gage à faire valoir auprès du Congrès, qui permettrait au gouvernement américain d'établir la grande différence existant entre les deux belligérants.

Barlow, dans sa réception d'audience où il s'aventura à exprimer l'objet de ses revendications commerciales, ne put obtenir de l'Empereur qu'une réponse hautaine et ambiguë. Napoléon consentait bien à favoriser le commerce entre les deux puissances, étant assez grand pour être juste[83], mais il demandait, en échange, que le gouvernement de l'Union défendît sa dignité contre ses ennemis et ceux du continent.

Il était prudent de ne pas publier une telle réponse.

Barlow n'avait pu obtenir des précisions plus exactes. Les ministres de Napoléon se dérobaient. Bassano l'amusait et le flagornait. Il l'irritait aussi. Tandis qu'il s'évertuait à accumuler preuve sur preuve en faveur du retrait des Décrets, une escadrille française était déjà partie de Nantes—8 janvier 1812—chargée de détruire tous les navires neutres sortant d'un port ennemi ou y entrant. Ce qui était plus grave encore, la querelle avec Bernadotte, le nouveau roi de Suède, entraîna Napoléon à prescrire à Davout des mesures aussi hostiles à l'égard des États-Unis que de la Suède. Le Maréchal avait ordre de s'emparer de tous les produits coloniaux qui se trouvaient en Poméranie suédoise, sans en excepter les marchandises américaines. Toutes les demandes d'explications sollicitées par le ministre américain demeuraient sans réponse, à moins qu'il dût considérer comme réponse le rapport publié par Bassano dans le Moniteur du 16 mars 1812. Ce rapport, qui avait les allures d'un message impérial, définissait les droits des neutres. D'après le point de vue français, le pavillon couvrait la marchandise, excepté les armes et les munitions de guerre, et d'un autre côté, il n'y avait de réel que le blocus d'un port investi, assiégé, menacé d'être pris,—aussi, jusqu'à ce que ces principes fussent reconnus par l'Angleterre, les Décrets de Berlin et de Milan devaient être rigoureusement appliqués aux puissances qui laissaient dénationaliser leur pavillon,—les ports du continent européen devaient être fermés aux pavillons dénationalisés aussi bien qu'aux marchandises anglaises.

La perplexité de Joel Barlow devenait d'autant plus grande que le prince régent, par un acte du 21 avril 1812, avait déclaré que, si les Décrets étaient annulés par un acte officiel et public, les ordres en conseil seraient alors immédiatement révoqués. On devine quel trouble devaient jeter dans les résolutions du cabinet de Washington ainsi que dans l'esprit de son représentant à Paris telles déclarations tendancieuses. Barlow écrivit une lettre adressée au gouvernement impérial, dans laquelle il faisait ressortir la nécessité, pour les États-Unis, de posséder la preuve de la révocation des Décrets; entre la déclaration du régent et le rapport de Bassano, il fallait, en effet, chercher une certitude. À la veille d'une guerre avec l'Angleterre, celle-ci se montrait conciliante, tandis que le ministre des Affaires Étrangères de France affirmait hautement, dans un rapport officiel, que le blocus continental, tel que les différents Décrets l'avaient institué, devait être appliqué plus sévèrement que jamais. Madison pouvait évidemment se croire dupé. Il est vrai que, pour calmer l'inquiétude de Barlow, Bassano lui certifia que Napoléon avait signé un Décret, dès le 28 avril 1811, à Saint-Cloud, par lequel il déclarait que les Décrets antérieurs n'avaient plus force de loi, à l'égard des navires américains, depuis le 1er novembre 1810. Il exprima même son étonnement, qu'après une assurance donnée officiellement, on osât encore soulever une pareille question.

Barlow ignorait absolument ce Décret auquel Madison n'avait jamais fait allusion.

N'avait-on pas reçu à Washington une communication aussi importante? Sérurier avait-il négligé de la faire connaître et même d'en accuser réception? On ne sait. On se trouve devant un mystère diplomatique qu'il est impossible d'élucider mais dont les différents éléments répondent, sans doute, aux circonstances officielles que l'on traversait. Il est évident que Napoléon était maintenant entièrement absorbé par l'expédition de Russie. L'Amérique, en tant que facteur politique, ne pouvait sortir de ses préoccupations, mais l'Amérique, en tant que pays neutre, convoyant clandestinement et frauduleusement les produits anglais en Russie, ne pouvait plus être l'objet de sa sympathie. Bassano affirmait donc avec une grande apparence de raison qu'il lui avait été impossible de parler dans son rapport d'une exception faite en faveur d'un pays, quand on ne pouvait que faire deviner le pays contre lequel on s'attendait à combattre. Napoléon ayant de plus en plus à se plaindre des nombreuses infractions faites par la Russie au système continental, en dépit de ses engagements d'y coopérer, c'était évidemment contre la Russie qu'étaient dirigées les menaces formulées dans le rapport en question. La guerre était inévitable; mais il ne fallait pas le proclamer trop haut, tout en s'y préparant avec énergie.