Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau. On peut le croire quand on se rappelle qu'il avait d'abord été question de désigner la Corse comme pouvant constituer une royauté convenable pour le grand vaincu. Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher son tombeau là où avait été son berceau. Au grand étonnement de tous, Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par une arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop donné l'impression d'un établissement définitif: l'île d'Elbe n'était qu'une halte passagère, une station reposante entre deux courses vertigineuses.
On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance de ses geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon, après sa tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant croire qu'il s'inclinait devant la sévérité de son destin et qu'il acceptait définitivement la compensation que le sort lui avait réservée.
Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale avait, sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant un repos nécessaire. Il affecta de se croire heureux, il le fut peut-être pendant un certain temps, et il en consigna l'assurance un peu présomptueuse, sur une des grosses colonnes peintes de San-Martino où on peut lire cette inscription: Ubicumque felix Napoleon (Napoléon est partout heureux). En réalité, il trompait les autres en cherchant à se tromper lui-même.
Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude apparente.
Ce furent, d'abord, des bruits alarmants répandus jusque dans l'île. On parlait, à mots couverts, d'un assassinat possible, d'un enlèvement certain. L'Europe n'était décidément pas rassurée de voir Napoléon si près et il fut question de le transporter plus loin, à l'île Sainte-Marguerite, aux Açores ou à Sainte-Hélène, et c'est à M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur d'avoir, le premier, désigné cette possession anglaise à l'attention des diplomates. Napoléon se mit sur ses gardes et décida de se défendre, en cas d'alerte.
Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des Bourbons semblait oublier l'engagement pris de servir à Napoléon une rente de deux millions. Les épaves de sa fortune personnelle, qu'il avait pu sauver, ne suffisaient plus au budget d'une royauté, si modeste fut-elle. Les économies s'imposèrent et, avec elles, s'imposa la nécessité de sortir, par un coup d'audace, d'une situation inextricable.
Malgré la surveillance exercée, Napoléon était tenu au courant de ce qui se passait en France. Il sut que sa gloire y était toujours vivante et qu'on ne pouvait s'empêcher de comparer la maëstria de ses procédés à la veulerie incohérente et insolente des Bourbons, inféodés à la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande importance à connaître ce qui se passait en Amérique. Il aurait voulu apprendre en détail les péripéties de la guerre qui s'y poursuivait. La distance ne permettait pas que les nouvelles fussent répandues avec exactitude et célérité. Pourtant, quand il apprit qu'une partie des régiments de Wellington avait été expédiée en Amérique pour y contribuer à donner aux opérations une tournure décisive, il se persuada certainement que l'heure était venue pour lui de s'évader de sa prison et de reprendre la lutte si malencontreusement interrompue.
Ce n'est pas la place ici de suivre, pas à pas, les étapes de sa marche triomphale qui, du midi, à travers Lyon, le mena à Paris, en une ovation indescriptible. Ce fut sa revanche des souffrances supportées, alors qu'il s'enfuyait de Fontainebleau. Maintenant, par un revirement compréhensible mais d'une soudaineté qui étonne un peu, les populations saluent son retour avec enthousiasme, les soldats, de nouveau entraînés par le prestige du grand capitaine, accourent se ranger sous ses aigles et arborent la cocarde tricolore. Il y a bien quelques hésitations, quelques défections, mais Ney ne peut résister à l'élan de son grand cœur et, au lieu d'obéir aux ordres de Louis XVIII, il se jette dans les bras de son Empereur.
Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!
Et puis, Sainte-Hélène!...