Des Mémoires en général, et de quelques Mémoires en particulier.—Du but que je me suis proposé en publiant ces Souvenirs.

Quel est le sens précis de ce mot Mémoires? veut-il dire voilà ce dont je me souviens, ou voilà ce dont il importe qu'on se souvienne?

Dans ce dernier sens, tous les ouvrages qui portent ce titre n'auraient pas droit de le garder, et il y a eu pis que de la vanité aux auteurs à le leur donner.

Pour me mettre à l'abri d'un pareil reproche, j'ai cru devoir intituler ce livre Souvenirs: c'est au lecteur à juger si ce qui se trouve dans ma mémoire mérite d'être conservé dans la mémoire des autres.

Ce titre me semble plus précis que Mémoires, et il répond parfaitement au mot Réminiscences, titre, que des Anglais ont donné à des ouvrages de la nature de celui-ci.

Il est un rapport néanmoins, et cette petite discussion le démontre, sous lequel ces mots Mémoires et Souvenirs sont tout-à-fait synonymes: c'est qu'ils annoncent que dans le livre en tête duquel ils se trouvent l'auteur parlera beaucoup de lui ou de soi.

Parler de soi fut de tout temps une manie assez générale, et jamais elle n'a été plus en vogue qu'aujourd'hui. On trafique aujourd'hui de tout et même de soi; et quand le soi physique ne peut plus servir de base à spéculations, on spécule sur le soi moral, et, se débitant sous une forme nouvelle, on donne sur soi des Mémoires qui ne sont pas toujours de soi. Un des éditeurs les plus accrédités des romans qui se publient journellement sous le titre de Mémoires disait, en achetant le manuscrit d'un auteur qui avait travaillé sur soi, et lui témoignait l'intention de revoir son travail: «C'est moi que ce soin regarde; laissez-moi faire, je vous arrangerai cela; je ferai pour vous comme pour les autres; car, en fait de Mémoires, soit dit entre nous, je ne publie que ceux que je fais

En publiant ses Mémoires, fait-on toujours une chose utile à la société? La question serait superflue s'il s'agissait des Mémoires de Sully, de ceux du cardinal de Retz, ou des Commentaires de César, le plus ancien livre connu qu'un auteur ait laissé sur lui-même.

Qu'un des hommes portés par un génie supérieur à la tête des affaires publiques ou au commandement des armées entretienne la postérité de l'art auquel il a dû son importance ou sa gloire, de l'art de commander, d'administrer ou de gouverner, il en a le droit: ce sont des secrets qu'il lui révèle; un franc exposé de ses principes, de ses hauts faits, de ses fautes même, ne peut offrir aux lecteurs que d'utiles leçons, que de nobles exemples.

Ainsi en est-il des écrits dont certains moralistes se sont faits l'objet. Saint Augustin et Jean-Jacques ont eu droit de parler d'eux, et l'on ne lira pas sans profit les Confessions même du dernier, si on sait les lire. Mais les utiles leçons qui se mêlent aux étranges écarts avoués par Rousseau, qui ne s'en croit pas moins le meilleur des hommes, se retrouvent-elles dans beaucoup de Mémoires?