Dans cette catégorie se trouve aussi Chênedollé, poète à qui le temps a manqué pour remplir toute sa destinée, mais à qui la littérature doit, sinon un poëme parfait, du moins des vers admirables; M. Creuzé Delessert, qui s'est illustré par tant d'ouvrages ingénieux, et surtout par des poèmes chevaleresques écrits avec tant d'esprit, de grâce et de facilité; M. Choron, dont l'esprit également propre aux sciences, aux lettres et aux arts, s'est appliqué surtout à perfectionner l'enseignement de la musique, et à qui cet art est redevable d'une école qui rivalise avec les plus célèbres conservatoires de l'Italie; Losier de Bouvet, à qui nos guerres civiles ont acquis un autre genre de célébrité, et dont le père a découvert une terre qui n'existait pas[13]. Dans cette catégorie se trouve enfin M. de Caux, que plus d'un genre de capacité a conduit sous l'empire dans le cabinet de Napoléon, et au ministère sous la monarchie. J'aime à le répéter, la camaraderie de collége est pour les bons coeurs une espèce de parenté; M. de Caux m'a confirmé dans cette opinion. Un jour que, dans les intérêts d'un de mes fils, je me déterminai à me présenter à l'audience de ce ministre que je n'avais jamais été visiter, que je n'avais même jamais rencontré dans le monde: «Nous nous connaissons depuis long-temps, me dit-il du ton le plus aimable; nous avons été élevés dans le même collége.—Cela est vrai, monseigneur. Alors vous étiez dans les petits et moi dans les grands, et je ne faisais guère attention à vous. N'allez pas faire comme moi avec moi, aujourd'hui que les choses sont dans l'ordre inverse.» Il ne m'a pas imité; j'en ai la certitude.
Voilà pour mes condisciples; venons-en à mes camarades. Je ne dirai qu'un mot de M. Durand que j'ai sincèrement aimé. La nature lui a libéralement départi les qualités qui mènent à la fortune. Il s'est formé à l'école de M. de Talleyrand. Le patron qui l'a employé ne pouvait pas trouver un élève dont le caractère eût plus de rapport avec le sien.
M. de Joguet est un homme solide en amitié. Celui-là eût sacrifié sa fortune à ses amis, mais non pas ses amis à sa fortune. Quoiqu'il ait eu des opinions très-opposées à la révolution, il n'a jamais renié ceux de ses camarades que leurs opinions avaient jetés dans le mouvement révolutionnaire. Il les plaignait plus encore qu'il ne les blâmait; et sans les rechercher, il ne s'en éloignait pas. Neveu du marquis de Bièvre, il eût pu comme lui se faire un nom dans la littérature légère. Je ne sais pourquoi il s'est amusé à écrire sur des matières graves.
Les deux Salverte ont appelé une grande considération sur leur nom commun. Un esprit juste, une raison supérieure, une probité inaltérable caractérisent l'aîné, qui, membre de la chambre des représentans pendant les Cent-Jours, n'a pu qu'y faire entrevoir ces qualités qu'il a mises en pratique pendant la majeure partie de sa vie dans l'administration des domaines où il était placé en première ligne: le second, depuis plusieurs années membre de la chambre élective, s'y fait remarquer par l'étendue de ses connaissances, la facilité de son élocution et aussi par la sévérité de son patriotisme plus spartiate qu'athénien. Philosophe érudit, littérateur et poète, sa vie entière a été consacrée à l'étude: peu d'hommes ont autant écrit dans autant de genres.
M. Eryès est un de nos plus savans et de nos plus judicieux géographes. Quant à Boiste, qui ne connaît pas son Dictionnaire? Exécuté sur le plan le plus vaste, et néanmoins dans la forme la plus concise, ce dictionnaire est, sans contredit, le plus complet que nous ayons. On a peine à concevoir que ce soit l'ouvrage d'un seul homme. C'est à sa complexion débile et maladive que Boiste est redevable d'avoir achevé ce travail auquel, à la vérité, la nature de son esprit le rendait essentiellement propre. Contraint à garder la maison, par suite des privations qu'il était obligé de s'imposer, il avait beaucoup plus de loisir que le commun des hommes, et pouvait employer à l'étude tout le temps que les plaisirs ne lui demandaient pas. À quels travaux ne peut-il pas suffire l'homme qui tous les jours travaille tout le jour? Aussi, dans l'espace de quinze ans, a-t-il donné de ce dictionnaire qu'il voulait porter au plus haut degré de perfection je ne sais combien d'éditions, toutes recommandables par d'importantes améliorations.
Boiste est encore un homme dans lequel l'âge n'a fait que développer les qualités de l'enfant, et qu'il a complété sans le changer. Porté dès le collége à tout soumettre à l'analyse, il avait eu plus de succès dans les études philosophiques que dans les études littéraires; l'imagination dominait moins en lui que la raison. Grand ergoteur, il aimait beaucoup la discussion, et ne défendait pas toujours l'idée la plus juste, mais du moins la défendait-il de bonne foi, et s'il se fondait quelquefois sur de mauvais argumens, se rendait-il aux bons. Quoiqu'il fût d'humeur assez morose par suite de son tempérament, il était bon, attaché, affectueux même: de plus, on n'avait pas un coeur plus honnête et plus droit.
Tel il était encore quand à mon retour de l'exil, après six ans, je le retrouvai à Ivri, près Paris, où il avait acquis une petite propriété qu'il habitait toute l'année. Le pauvre homme me reçut comme un frère. «Nous avons bien pensé à toi, me dit-il en me montrant sa femme.» Il me l'avait prouvé en m'envoyant à Bruxelles sa cinquième édition, qui fut publiée pendant mon séjour forcé hors de France; attention à laquelle je ne fus pas peu sensible: «Je prenais plaisir, ajouta-t-il, à citer des exemples tirés de tes ouvrages et à mettre ton nom sous les yeux de mes lecteurs.»
À propos de ce dictionnaire, racontons un fait assez singulier pour être recueilli. Quand une expression avait été employée dans une acception nouvelle, ou quand une nouvelle expression réclamée par le besoin avait été créée, Boiste n'omettait pas d'en tenir note dans son lexique, en indiquant, comme de raison, l'auteur de cette néologie. Ainsi, spoliatrice, mot de nouvelle fabrique, mais qui est dans les analogies de notre langue, lui ayant paru mériter droit de bourgeoisie, il le lui donna en nommant, comme de raison, l'auteur à qui ce mot appartenait. «SPOLIATRICE, dit-il à cet article; loi spoliatrice, BONAPARTE.» Le lexicographe n'y avait pas entendu malice. La police ne put se l'imaginer; elle ne put pas croire qu'il eût rassemblé innocemment des mots qui formaient une pareille épigramme. Boiste fut arrêté, et ce n'est pas sans peine qu'il parvint à se faire relâcher par cette autorité qu'il lui fut encore moins difficile de fléchir que de convaincre, et qui ne concevait pas qu'un homme d'esprit ne sût pas toujours ce qu'il disait.
Boiste est mort il y a quelques années. J'ai perdu en lui un excellent ami.
J'en conserve un à Bayonne, dans ce bon Sallenave. Je ne le vois guère que de vingt ans en vingt ans; mais suis-je dans la peine, je reçois aussitôt de ses nouvelles. Le faible et l'opprimé n'ont pas de patron plus actif que cet avocat, également recommandable par l'originalité de son esprit et par la générosité de son caractère.