La portée de son esprit était assez bornée; elle avait plus d'élévation que d'étendue. Sa conversation était des plus vulgaires dès qu'il voulait sortir de la littérature, et sur la littérature elle était sèche et pédantesque. Il a versifié des opinions philosophiques, mais il n'était rien moins que philosophe. Son talent poétique à part, lequel fut de l'ordre le plus élevé, c'était un homme assez ordinaire, et même, dans l'emploi de ce talent, ce fut un très-mauvais homme.
Ces beaux esprits n'étaient tout au plus que des connaissances pour moi, laissons-les pour des amis.
La nature de mes opinions ne m'empêchait pas de vivre en grande intimité avec des jeunes gens de l'opinion contraire. Un dissentiment politique ne m'a jamais fait renoncer à un ami, quand d'ailleurs nous étions d'accord sur la morale. Tout en voulant d'une ardeur égale le bien de la société, on peut l'attendre de systèmes différens; ce sont des erreurs d'esprit pour lesquelles on se doit réciproquement de l'indulgence; je n'ai jamais eu d'horreur que pour les anarchistes. Bien entendu que ceci s'applique aux théories; quant à l'exécution, je suis moins indulgent. Tout homme qui prétend faire le bien de l'humanité par des moyens que l'humanité réprouve m'est exécrable, quelque opinion qu'il soutienne, fût-ce la mienne.
De l'époque dont je parle date l'inaltérable amitié qui m'a lié avec quelques hommes qui n'étaient pas à beaucoup près du parti de la cour, avec Frochot, membre des états-généraux, enthousiaste de Mirabeau, dont il devint bientôt l'ami intime; avec Méjean, journaliste alors, et depuis secrétaire général du département de la Seine, fonction qu'il a quittée pour celle de ministre secrétaire d'État auprès du vice-roi d'Italie; avec Maret, dont la fortune devait être encore plus éclatante, et qui, après avoir rempli sous la république plus d'une mission honorable, et subi en Autriche les tortures d'une honorable détention, fut pendant toute la durée du consulat et de l'empire le ministre et le confident de Napoléon, et que je ne désignerais ici que par le titre de duc de Bassano, s'il n'avait pas toujours été Maret pour moi.
J'avais fait connaissance avec eux à Versailles, où le premier avait été appelé par ses fonctions, et où les deux autres étaient venus suivre les séances des états-généraux dont ils analysaient les discussions dans une feuille qui paraissait tous les soirs sous le titre de Bulletin de l'Assemblée nationale.
Par suite de la translation de l'Assemblée à Paris, ils quittèrent tous Versailles, et les deux derniers, pour être plus à portée de leur travail, se logeant dans le voisinage des Tuileries, vinrent s'établir rue Saint-Thomas du Louvre, dans un hôtel tenu par Mme Imbert, tante de Tallien, et qu'on nommait Hôtel de l'Union.
La bonne intelligence qui régnait entre les habitans de cet hôtel semblait lui avoir acquis ce titre. Là logeait aussi un homme à qui une fortune brillante et loyalement acquise a permis depuis d'encourager les lettres et les arts qu'il cultivait dès lors. Cet homme, non moins distingué par l'élévation de son caractère que par les aptitudes de son esprit, est M. Ducos[20]; artiste, philosophe et littérateur, il a publié un des meilleurs ouvrages qui aient été faits sur cette Italie dont on a tant écrit.
Là demeurait aussi d'Avrigny, connu alors sous le nom de chevalier de l'Oeillard, nom sous lequel il était inscrit dans tous les almanachs de l'époque, et dont il avait signé quelques vers presque couronnés à l'Académie française. D'Avrigny a fait depuis Jeanne d'Arc.
Spirituel, mais indolent, Méjean aussi s'occupait de poésie tout en s'occupant de politique, mais il s'occupait plus encore de plaisirs. Quant à Maret, dont l'esprit également souple et solide pouvait s'appliquer à tout, et qui avait écrit en vers avec un talent rare, ajournant toute autre occupation, il se donnait tout entier à la rédaction de leur journal, qui, changeant sa forme exiguë contre l'ampleur de l'in-folio, avait pris la dénomination de Moniteur.
Bien que la littérature, les nouvelles et la politique fussent admises à remplir les longues colonnes de cette feuille, les discussions de l'Assemblée en occupaient toujours la plus grande partie. C'était ce qu'on y cherchait avant tout; comme cet article ne pouvait pas être traité avec trop de talent et de soin, c'est à Maret que la rédaction en était confiée. Personne ne s'en fût mieux tiré. Les peines qu'il prenait, les sacrifices qu'il s'imposait pour répondre à la confiance de l'éditeur, sont presque incroyables. Les journalistes n'avaient pas alors de places réservées; les meilleures appartenaient au premier qui s'y installait: que faisait-il pour n'être devancé par personne? Après avoir corrigé les épreuves du journal qui s'imprimait pendant la nuit, et donné quelques heures au sommeil à la suite d'un repas fait à la hâte, il se rendait à la porte du Manége où l'Assemblée siégeait, pour y attendre, en tête de la file qui ne tardait pas à s'allonger, l'heure où s'ouvrirait cette porte qui ne s'ouvrait qu'à dix heures. Bien plus, comme il lui était arrivé quelquefois d'être devancé par des gens qui avaient été réveillés avant lui par le même intérêt, il prenait souvent le parti, quand l'objet de la discussion était d'une importance majeure, de passer la nuit à cette porte devant laquelle il bivouaquait, couché sur la place que la fatigue ne lui permettait plus de garder debout.